mercredi 21 juin 2017

Charles Olson / Dostoïevski et les Possédés



Les adorateurs du soleil avaient plus de bon sens que nous. Ils vénéraient quelque chose d’organique et de nécessaire à la chair et aux os. Nous plaçons notre foi dans l’Etat. Jour après jour le monde moderne confirme le Grand Inquisiteur de Dostoïevski dans son observation de l’homme. De l’autre côté de l’Allemagne, de la Russie, de l’Italie, les hommes prennent le pain pour la liberté, « le miracle, le mystère et l’autorité » pour la foi, et le césarisme pour « l’état universel ». Nous faisons face à ce monde dans la terreur, mais nous ignorons, subtilement, pathétiquement, - et notre apologiste, l’Inquisiteur, l’ignore : même lui - cette alternative - le poids effrayant du libre choix de l’individu dans la connaissance du bien et du mal. La guerre de notre temps n’est pas la Démocratie contre le Fascisme, l’Eglise contre le Communisme, mais l’autorité de l’Homme contre l’autorité de l’Etat. L’Inquisiteur est dans le vrai  - l’homme trouve plus facile d’abandonner son autorité, d’abord à l’Eglise, maintenant à l’Etat. Mais toujours il l’abandonne à son propre péril et à sa propre destruction. Son corps et son esprit meurent. Aujourd’hui l’homme est horrifié par l’odeur de ces deux corruptions.
Notre voie est la voie Karamazov. Comme pour le vieux Karamazov, « tout est permis ». Dostoïevski sentait avec crainte  la désintégration dans l’homme et dans la société. Soixante-dix ans auparavant il a vu  notre monde se détourner de l’homme pour l’état  et il a rendu compte, dans ses romans et dans Le journal d’un écrivain , d’une vision contraire de la vie. Par son « maudit questionnement » il a prophétiquement anticipé, interrogé et cherché pour répondre aux grandes questions dans lesquelles nous sommes perdus. Aucun homme mieux que Dostoïevski  n’a jamais su le pouvoir de dispersion des hommes et leur volonté de violence. Infiniment conscient de l’étendue et de la profondeur de la nature de l’homme, il admettait le besoin de la discipline. Il ne l’a pas cherchée, comme nous l’avons fait, en dehors de l’homme. Dostoïevski plaçait sa foi en l’homme ; ses exigences, il les posait à l’homme-individu.
Dostoïevski acceptait l’éthique du Christ. Le Christianisme est aussi essentiel à son travail que l’était le Catholicisme pour celui de Dante. C’est un Christianisme passé au crible du feu par l’un des plus grands esprits humains, forgé à nouveau dans la conscience créative d’un artiste exceptionnel, et restitué à l’homme comme une arme. Dostoïevski a fait pour le monde moderne ce que le Christ a fait pour les romains : il a redonné à l’homme son autorité, et à travers le Christ, il lui a offert les moyens de l’exercer. Lui-même n’accomplit cette re-conception dynamique qu’en luttant comme Jacob avec l’Ange. Il écrit dans un de ses carnets :

Ce n’est pas dans l’enfance  que j’ai appris à croire en Christ et à confesser sa foi. Mon Hosanna  a surgi d’une énorme fournaise de doute.

« La légende du Grand Inquisiteur » est le testament du combat. Après le sien, Jacob s’est immobilisé sur ses jambes. Regardez dans le visage de Dostoïevski, dans le portrait de Perov, peint pendant qu’il travaillait aux Possédés. On voit un stigmate sur la tempe, la joue et la bouche sont écorchées. La marque est là, et la grâce. La peau délicate et les yeux attestent hosanna. Une femme dans le bureau du magazine vit ce même visage une nuit de juin se tourner vers le doux ciel d’été comme il l’assurait de croire quelle gloire et quel tourment c’était de parler aux gens des mondes souterrains. Ses bras faisaient fuir les cieux, ses yeux renversaient les autels, brisant les chaînes, hurlant : "vers d'autres mondes". Appelez-le Israël. Les possédés inclut cette magnifique remarque, étrange, mécomprise : 

Si quelqu’un pouvait prouver que le Christ est en dehors de la vérité, et si la vérité excluait vraiment le Christ, je préfèrerais rester avec le Christ, et pas avec la vérité.

De Dresde, en 1870, pendant la gestation des Possédés , il confesse à Maikov :

La question principale par quoi, consciemment ou inconsciemment, j’ai été tourmenté toute ma vie, c’est l’existence de Dieu.

          Dans cette faim de l’esprit de l’homme, se tiennent lés toute sa croisade contre le libéralisme et la science du 2 plus 2 égale 4, et toute sa quête du Christ.

          Les Possédés a soulevé plus de questions qu’aucun autre roman, et quelles que soient les réponses qu’on ait données, posez seulement la question du succès de Dostoïevski avec ses forces et avec sa conception du monde. De plus en plus d’attention a été donnée aux Possédés dans les récentes années, peut-être juste parce que Dostoïevski y traite de choses à quoi nous faisons face, nous et nos Etats - la révolution et les agents de la révolution. Le livre a été publié en 1872, donc au milieu de sa carrière de maturité, après Crime et Châtiment et L’Idiot, et avant  L’Adolescent et Les Frères Karamazov. Ses contemporains, libéraux comme radicaux, rejetèrent le traitement de la révolte sociale dans le livre comme étant anachronique et criminelle. Aujourd’hui on la trouve conservatrice ou réactionnaire. Stavroguine demeure autant une énigme que la dialectique dostoïevskienne de la révolution. Et Les Possédés  continuera à être un échec et un puzzle, deux livres au lieu d’un, un pamphlet politique et un roman philosophique, juste aussi longtemps que nous refuserons de prendre au sérieux dans notre propre monde l’identité inéluctable du mal personnel et du mal social. Parce que c’est précisément cette identité que Dostoïevski considérait comme absolue, gouverné comme il était par l’esprit : pour lui, les abus commis sur l’homme dans la société sont les mêmes que ceux commis dans sa solitude. C’est tiré de ce concept que Les Possédés a été écrit, et en lui se tient le secret de l’unité du roman, celui qui soude ensemble l’histoire de Stavroguine à l’étude de la révolution.
          Les Possédés, c’est le Sodome et Gomorrhe de Dostoïevski : tout est laissé désert. C’est une tragédie sanglante sans rédemption. Pensez à la violence de la mort qui culmine à la fin du livre - tous, comme un groupe de pourceaux, dégringolent dans un lieu escarpé, et sont violemment  précipités dans le lac et foudroyés. Seul Satan reste vivant pour mener le monde : Pierre le conspirateur vit. Mais Chatov est assassiné, tout comme la Boiteuse et son Falstaff de frère pochetron ; Kirilov c’est un suicide, Lisa est sauvagement battue, La femme et l’enfant de Chatov sont morts, et Stavroguine, le citoyen du Canton d’Uri, se trouve là au bout d’une corde derrière la porte. Tous, tous noyés dans un lac de sang. Une tragédie parfaitement horrible, contre quoi monte  la voix seule d’un vieil homme faible et tout seul pour mourir, Stéphane Trophimovitch.
          Nous sommes, également, aussi perdus que les personnages de Dostoïevski. Comme eux nous sentons que nous sommes possédés par les démons. Nous captons la présence du mal de façon si fine que nous reconnaissons instantanément notre propre peur d’humain dans le cœur des allemands quand nous apprenons qu’ils ne réfèrent jamais à Goebbels par son nom, mais parlent toujours de lui comme « der kleine Teufel ». Nous sommes allés tellement plus loin que le monde contemporain de Dostoïevski que nous n’avons pas besoin de la parabole de Luc sur le Démon de Gadre, comme il en avait pour créer son symbole et son titre.  Notre Démon de Bavière est vivant et actif et c’est un fait palpable à quoi les radios de minuit  et tous les journaux du matin nous confrontent. Et nous le sentons, bien que nous ne pouvons pas, peut-être n’osons pas, nommer d’autres démons, des hommes avec des parapluies, des hommes avec des mitres, des hommes avec des flingues. Mais ce que nous ne savons pas, c’est comment exorciser nos démons, comment nous sauver de la destruction que Dostoïevski visite dans ses possédées.
          Pour Dostoïevski les réponses se tiennent à plus de profondeur que pour les Hitler et les Goebbels. Dans Les Possédés il a traité de tels démons dans la personne de Pierre Verkovensky et ses conspirateurs, et il a beaucoup anticipé sur la connaissance que nous ont imposée les événements des années depuis la première guerre mondiale et de l’année de la guerre de maintenant. Par exemple, dans la personne et le « système » de Chigaliev, Dostoïevski montrait l’autoritaire nécessité de tout étatisme :

Parti d’une liberté sans limites, j’arrive à un despotisme sans limites… Tout doit être réduit à un dénominateur commun. Egalité parfaite… Soumission absolue – pas d’individualité ou quoi que ce soit. Tous les esclaves sont égaux dans leur esclavage… La première chose à faire est de baisser le niveau d’éducation, de la science, et des capacités.

          Et Dostoïevski a vu un autre visage de l’état révolutionnaire moderne - ses revendications religieuses. L’archi-conspirateur Pierre s’écrie : « Une nouvelle religion arrive pour remplacer la vieille ». Dostoïevski a perçu de façon profonde que, maintenant, c’est finalement l’homme et non l’état qui est attaqué. Pour lui, seul un nivellement hideux de l’homme peut venir quand une révolution s’établit « sur les bases de la science et de la raison ». Ce qu’il a compris et ce que nous savons, c’est que l’état révolutionnaire moderne dénie la dignité  et la valeur de la personne humaine. Il ne naît que de la destruction de l’individu. Et alors Pierre Verkovensky a raison quand il appelle « honte d’avoir une quelconque opinion sur la propre opinion de quelqu’un » l’élément le plus important de la révolution, « le ciment qui tient tout ensemble ». La révolution arrive au succès,  et les agents de la révolution du type de Pierre Verkovenski ou Hitler, quand l’homme s’abandonne lui-même.

          C’est ce résultat que Dostoïevski nous peint. La désintégration de la société est une conséquence de la désintégration de l’homme et non une cause. Il a porté son attention sur les ennemis de l’homme, pour la pousser à l’homme lui-même. Pour Dostoïevski le vrai danger n’est pas dans les démons hors de nous. Ce n’est pas de la révolution ou des révolutionnaires dont Dostoïevski a peur, mais de la prostration de l’homme, à partir de quoi tissent et grandissent les Verkovensky et les Chigaliev, les Hitler et les Staline. Donc, dans Les Possédés, ce ne sont pas les conspirateurs qui dominent mais les victimes.   

(1940)


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Traduction de 2003.

Article extrait de Charles Olson, Collected Prose, University of California Press, 1997, p 126-134.



    

mardi 4 avril 2017

The Translator / Poésie : face vierge


Je viens de me rendre compte que certains de mes choix de traduction font que je marche sur les plates-bandes des traducteurs poètes reconnus, parfois, bien installés, qui ne peuvent que se faire une grande joie à l’idée que mes traductions, heureusement, ne sont publiées QUE en ligne ! Ouf ! On peut donc les ignorer, et traduire à nouveau sans dire que ça a déjà été tenté, et en faire un livre chroniquable par le petit milieu ! Je vais ouvrir un nouveau blog de traduction, donc. Mais de fausse traduction :

1. Les poèmes traduits seront sans nom d’auteur (ou des noms d’auteur inventés)

2. Ils seront dits traduits tantôt de l’anglais, tantôt de l’espagnol, de l’italien, etc. , et allègrement caviardés.

3. Le nom du traducteur changera à chaque fois.

Poésie : face vierge.



jeudi 23 février 2017

Molly Brodak / Fin



Le principe le plus fondamental c’est la colère.
C’est la fille la plus jolie.

Elle travaille sur nos problèmes.
Elle te fabrique un nouveau masque.

Elle est là, au bout de la cage
dont peu d’entre nous fera le tour,

les autres restent et écoutent. Certains
s’agenouilleront un peu

et soutiendront les barres noires
faites des épines des lettres

du futur. Souviens-toi,
une fois, tu étais bon à rien,

et tu ne le savais pas.
Un jour c’est tous les jours.




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Poème paru dans la revue TYPO 17. Un autre poème de Molly Brodak traduit en français a paru dans la revue Watts, numéro 2.







mardi 21 février 2017

Maxim Loskutoff / L'oeuf




Il y a quelques années, dans une ville qui ressemble beaucoup à celle-ci, mais plus grande et plus prospère, un homme a tué son voisin. Le meurtre a été commis avec un marteau ou une chaise ou quelque autre objet contondant, soit le matin soit l’après-midi. L’homme découpe le cadavre en morceaux, enveloppe chaque morceau dans du plastique, et planque le tout dans le réfrigérateur, avec la résolution probable de ne plus l’ouvrir. Quelques semaines plus tard, après s’être livré, la police découvre le corps dans les mêmes conditions. « Il était si serré à l’intérieur que vous n’auriez pas pu y mettre un œuf », raconta l’inspecteur aux quelques journalistes rassemblés pour avoir des détails sur le crime. « Pas même un œuf ».

Et à la fin c’est tout ce dont vous vous rappelez. Pas du nom du criminel ou de la victime, le mobile du meurtre, son mode opératoire, l’arme elle-même. Même cette grande ville où vous avez passé une si large partie de votre jeunesse a disparu de votre mémoire, ainsi que les amours que vous y avez connus. Mais le réfrigérateur tellement plein que même un œuf n’y entrerait pas, lui, reste. Et vous vous demandez si l’étrangeté du monde est due à votre vision du passé, ou si vous vous êtes perdus en chemin d’une manière ou d’une autre.



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Traduction d'une des "Trois paraboles" de Maxim Loskutoff parues dans la revue en ligne Diagram. Une deuxième parabole traduite paraîtra dans la revue en ligne Watts, numéro 10.




mercredi 14 décembre 2016

Indie Jones / Maine


Il y a tellement de manières de se sentir
comme un idiot. Mon Soundcloud, par exemple.
La plaquette que j’ai auto-éditée l’année
dernière, qui m’a coûtée un bras
sans jamais être distribuée. Mon horoscope
qui me dit « Gémeaux, donnez de l’amour si vous voulez
en recevoir », mais sans
préciser à qui exactement. Donc
vous voyez le tableau. Je suis à l’hôtel
où la piscine est tellement pleine
de feuilles mortes qu’on ne voit pas
l’eau mais tout le monde
en profite quand même. Venez
me chercher.



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Poème paru dans la revue Queen Mob's Teahouse


















Image : © Queen Mob's Teahouse