jeudi 23 février 2017

Molly Brodak / Fin



Le principe le plus fondamental c’est la colère.
C’est la fille la plus jolie.

Elle travaille sur nos problèmes.
Elle te fabrique un nouveau masque.

Elle est là, au bout de la cage
dont peu d’entre nous fera le tour,

les autres restent et écoutent. Certains
s’agenouilleront un peu

et soutiendront les barres noires
faites des épines des lettres

du futur. Souviens-toi,
une fois, tu étais bon à rien,

et tu ne le savais pas.
Un jour c’est tous les jours.




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Poème paru dans la revue TYPO 17. Un autre poème de Molly Brodak traduit en français a paru dans la revue Watts, numéro 2.







mardi 21 février 2017

Maxim Loskutoff / L'oeuf




Il y a quelques années, dans une ville qui ressemble beaucoup à celle-ci, mais plus grande et plus prospère, un homme a tué son voisin. Le meurtre a été commis avec un marteau ou une chaise ou quelque autre objet contondant, soit le matin soit l’après-midi. L’homme découpe le cadavre en morceaux, enveloppe chaque morceau dans du plastique, et planque le tout dans le réfrigérateur, avec la résolution probable de ne plus l’ouvrir. Quelques semaines plus tard, après s’être livré, la police découvre le corps dans les mêmes conditions. « Il était si serré à l’intérieur que vous n’auriez pas pu y mettre un œuf », raconta l’inspecteur aux quelques journalistes rassemblés pour avoir des détails sur le crime. « Pas même un œuf ».

Et à la fin c’est tout ce dont vous vous rappelez. Pas du nom du criminel ou de la victime, le mobile du meurtre, son mode opératoire, l’arme elle-même. Même cette grande ville où vous avez passé une si large partie de votre jeunesse a disparu de votre mémoire, ainsi que les amours que vous y avez connus. Mais le réfrigérateur tellement plein que même un œuf n’y entrerait pas, lui, reste. Et vous vous demandez si l’étrangeté du monde est due à votre vision du passé, ou si vous vous êtes perdus en chemin d’une manière ou d’une autre.



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Traduction d'une des "Trois paraboles" de Maxim Loskutoff parues dans la revue en ligne Diagram. Une deuxième parabole traduite paraîtra dans la revue en ligne Watts, numéro 10.




mercredi 14 décembre 2016

Indie Jones / Maine


Il y a tellement de manières de se sentir
comme un idiot. Mon Soundcloud, par exemple.
La plaquette que j’ai auto-éditée l’année
dernière, qui m’a coûtée un bras
sans jamais être distribuée. Mon horoscope
qui me dit « Gémeaux, donnez de l’amour si vous voulez
en recevoir », mais sans
préciser à qui exactement. Donc
vous voyez le tableau. Je suis à l’hôtel
où la piscine est tellement pleine
de feuilles mortes qu’on ne voit pas
l’eau mais tout le monde
en profite quand même. Venez
me chercher.



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Poème paru dans la revue Queen Mob's Teahouse


















Image : © Queen Mob's Teahouse

mercredi 16 novembre 2016

Amy Miller / Trois poèmes



La douleur comme le traducteur universel de Star Trek

Prononce Père et ça dit
Premier cheval.
Prononce Mon amour
et ça dit la liberté.
Ces planètes sont toutes
mes planètes, leurs langues,
mes chansons perdues d’insecte en excès de vitesse.
Allez, Scotty,
tout le monde meurt dans le gel provoqué
par le camion de marchandises de quelqu’un.
On ne t’a jamais renvoyé sous forme
de division ? Et c’est quoi ce langage
rétrograde, désormais ? ça dit
que mon bébé a disparu
lorsque tout ce qui explosa
était un monde.


La douleur comme une petite caisse en bois

Tu la portes avec une main par-dessous,
une par-dessus. Dans le train, tu tires
un pan de ta veste pour la cacher,
même si tu n’es pas sûr
de savoir ce qu’elle contient. Ça fait
comme un bruit de gravier. Aujourd’hui
c’est lourd, un monde si vieux,
terne et plat alors qu’au-dessus de toi
les langues printanières produisent du vert.
Tu en vois d’autres avec leurs caisses,
leur attention méticuleuse,
à faire gaffe où ils mettent les pieds dans les virages,
aux fissures qui pourraient grandir.
Les lâcher – impensable.
Trop délicieux.


La douleur comme la lecture d’un roman à l’eau de rose sur une croisière caribéenne

C’est-à-dire que allez vous faire foutre,
inquiétudes mesquines et glissements de schiste
des épaules impossibles du passé.
Qui me regarde en train de lire, je m’en fous,
ou qui veut me vendre du bonheur
avec deux t-shirts moulants et un coquillage –
sirène corsetée. La mer
se monte dessus, et dans son ventre
les créatures aux milliers
d’yeux sont très occupées. Une grande
indifférence attend, au visage de sel, une ligne
qui coupe la vie de l’espace. Les repas
ne sont jamais vraiment gratuits. Vous payez.
Seulement vous ne le savez pas.


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Poèmes extraits de I am on a river and cannot answer, BOAAT Press, 2016 (Chapbook).





vendredi 11 novembre 2016

Davy Knittle / deux extraits de "Simple machines"



Machines simples

J’ai couru mon premier semi marathon en 2011, à Toronto, une course qui se déroule principalement sur l’autoroute. La course a été terminée, aussi, par un homme qui prétendait avoir 100 ans mais n’avait pas ses actes de naissance sur lui. Il a fait le marathon en entier.  Il a couru pendant huit heures. Parfois, je me dis que, lorsque j’écris des poèmes, je veux réduire ou concentrer ce qui existe, pour encapsuler n’importe quoi d’une manière qui synchronise sa grosseur et sa petitesse. Quand je cours, je suis un mécanisme pour la course. Un moment, je me suis vu me réveiller et devenir une boule de glace, que la course mélangeait au gâteau de la journée. Sophie m’a dit une fois que courir c’était travailler à l’état pur.



Villes modèles

Si l’une des utilités de la poésie est d’imaginer et de construire des villes, alors peut-être que les poètes sont des architectes. Si un poème fait partie d’une ville (une part physique, une part expérimentale, une modalité de la connaissance urbaine), un poème rend compte des problèmes urbains. Le géographe David Harvey considère que le processus qui consiste à imaginer de nouveaux espaces urbains est une utopie, où le radicalisme commence avec l’imagination : « Pouvons-nous parler d’un utopisme du processus plutôt que de la forme spatiale ? Les schémas processuels idéalisés abondent, mais nous y référons rarement comme à des utopies »
J’adore Charizma pour l’utopisme de son processus, et c’est pourquoi je rêve de villes construites par des gens qui aiment à la fois les villes et la construction des villes, ceux pour qui il s’agit tout ensemble de vocation et de plaisir. Quand nous travaillons, Sophie et moi écrivons des poèmes seuls. Quand nous traînons, nous écrivons des poèmes en collaboration, des lignes d’import-export.



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Textes parus sur le site de Poor Claudia