mercredi 11 juillet 2007

Eugene S. Robinson / Dean Martin





La formule est de ces choses familières pour les habitués des salles de musée jusqu'à maintenant. L'os du genou est connecté à l'os de la cheville et l'os de la cheville est connecté à l'os du pied et voilà vous avez le commencement des parties monstrueuses magiques qui font de l'artiste que vous aimez juste la référence brouillée et coupée en deux du calcul boiteux « ça sonne comme un mélange de « Sonic Youth, encore le même disque» et «Beck, encore le même mauvais disque».

Et après il y aura un faux-pas et de la précipitation sur le prochain morceau de musique et donc on catalogue et catalogue tout ce qui était joyeux comme poussière.

Alors ouais, toute cette entreprise en est une de pourrie.

Traduction : EPIPHANIES, mon cul.

Parce que les sons qui ont fait la base d'OXBOW et la musique que NOUS faisons sont les bruits qui roulent dans la pulsation du flux sanguin et ne sont les plus audibles on va dire que lorsque la main devient un poing et que tout sombre dans ce théâtre double où tout va vite en comique et où rien ne s'arrête avant que quelqu'un ne pleure. Oui, les bruits de la violence, parce que la violence fait bien un bruit d'animal qui lui est entièrement propre, elle a un goût et un timbre aussi bien, c'est cela qui nous a captivé pendant tellement longtemps.

Alors ça me fait drôle que d'avoir découvert cette cacherie dans les recoins de ma volumineuse vanité et de mes colères calmes, et de m'être attaché, sans pouvoir y échapper, à l'avatar de la débauche aux yeux éteints, scène tardive : DEAN MARTIN.

Je vais attendre pendant que vous vous marrez. Allez-y, marrez-vous, marrez-vous si ça vous chante, mais l'ironie du truc n'est pas post-moderne parce que l'ironie du truc c'est qu'il n'y a pas du tout d'ironie du truc. Mon amour pour Dean Martin est pur et propre.

Revenons en arrière un peu. Dans le temps. Vers un temps où les vocalistes se promenaient sur la terre. Pas juste des chanteurs mais des vocalistes, c'est-à-dire, des artistes qui chantent. Depuis un lieu aussi inaccessible que celui qui soulève les grosses questions de VA TE FAIRE FOUTRE de la vie : la perte, l'amour, le désir, la luxure. JOHNNY HARTMAN. JOHNNY MATHIS. JOHNNIE RAY. FRANK SINATRA. JOE WILLIAMS. SAMMY DAVIS JR. et une flopée d'autres dont les étoiles se sont ternies où éteintes. Tous probablement faits en premier par des musiciens qui avaient perdu de vue qu'en pleine mode de chorus grec le vocaliste était le démiurge sans quoi il n'y avait, oh je ne sais pas, que des joueurs de free jazz pour faire du son, faire de la furie, et pour dire rien moins que sûrement que certains exercices en matière d'ego sont plus marrants à jouer qu'à écouter. Plus tard, la troïka affligeante du mauvais chant (entendez : Britney), de l'absence de chant (entendez : Mogwaï), du non-chant (entendez : les D.J.'s), nous feraient chanter sinon en vain, au moins sans être compris, comme si les vocalistes étaient responsables de cette horreur.

Ce à quoi nous arrivons maintenant. Sans référents. Sans coordinateurs. Dans de la mouise merdique jusqu'au cou, à vaguer sur une route bidon parce que tout le monde a tourné égalitaire et pense que chanter c'est aussi facile que d'ouvrir sa grande gueule.

Eh ben non.

Et dans les premières lueurs de ce que j'imagine, je peux les voir tous maintenant, ces grands pourvoyeurs de la violence dans la ouate : Bing Crosby. Dean Martin. Et Elvis. Tous d'une même trempe, Crosby le Père, Elvis le Fils, et Dean le saint putain de fantôme de la rupture mortelle. Vous voyez, après avoir lu tout ce qu'il y a à lire sur Dean Martin, je le reconnais beaucoup plus dans l'homme que j'ai adulé au premier coup d'œil comme un saint (à quoi un détracteur malin opposa : « c'est juste un sordide pilier de bar ») : dans sa vie comme dans son œuvre il se tenait en dehors des deux, et curieusement détaché en raison même des mondes qu'il créait.

Détaché, mais pas sans ses passions. Passions détachées, tout aussi oxymoriquement que le parfait puisse l'être, cet ancien boxeur (il boxa sous le nom de Kid Crochet, pas à cause du tricot, mais à cause de son vrai nom, Crocetti) a insinué pour la première fois sa façon d'être dans ma propre vie à l'âge de cinq ans. La chanson c'était « STANDING ON THE CORNER ». Et même si je ne suis pas sûr de pouvoir dire que je la connaissais bien à l'époque, je dirais aujourd'hui que, pour moi, la ligne-signature de cette chanson - « Frère, tu ne peux pas aller en prison pour ce que tu penses, ni pour le béguin qui se lit dans ton œil » - faisait trembler les murs de toutes les maisons italiennes de New Rochelle, à New York, quand les italiens vivaient encore dans New Rochelle, à New York, comme jardiniers et comme chauffeurs pour les riches bien installés de la région de Westchester.

« Pour ce que tu penses ». C'est le cas de le dire. Parce qu'aussi peu qu'on pût imaginer, ils n'ont jamais pu s'imaginer ce que Dean pensait. Quand il a propulsé les Beatles dans les charts en 1964. Quand il a changé de cap pour de bons films, Le Bal des maudits, de la mauvaise télé avec ces interminables émissions de variété, avinées. Quand son fils est mort.

Comme son ancien partenaire Jerry Lewis (un génie en France) avait coutume de dire : RIEN.

Ou pour citer le fils de Groucho, Arthur Max, auteur d'une introuvable bio de Dean Martin, Tout le monde aime quelqu'un quelquefois... (particulièrement soi-même) , le mystère pour Dean n'en était pas un du tout parce que « à regarder en arrière, le secret extraordinaire du succès de Dean semble avoir toujours été « totale indifférence » dès que l'opportunité frappait à sa porte ».

Plutôt que de comprendre tout ça comme le résultat final de cet horrible produit du stupide et du beau - le léger - je l'entendais de manière complètement différente. Comme une incroyable hostilité. Bien sûr, bien sûr, bien sûr, nous le SAVONS : on dit que toute biographie et peut-être toute hagiographie est en fait une tentative de l'écrivain pour écrire sur lui-même, et à écouter la musique d'OXBOW vous seriez tentés de dire « d'accord il y voit de l'hostilité... Il voit probablement de l'hostilité PARTOUT ». Mais elle est là je vous assure.

Dans VOLARE. Dans ON AN EVENING IN ROMA. Dans MEMORIES ARE MADE OF THIS.

Un cheval est en train de troyer son chemin dans le subconscient collectif de toute une génération qui verra bientôt cette musique épinglée du péjoratif EASY LISTENING, ou singée par quelque Jive ass revival ; La voix de Dean Martin signifie une chose à mes oreilles : VAS TE FAIRE FOUTRE.

Ou, comme il l'a chanté le plus honnêtement du monde dans ses longues faces pour nightclub, passées sous silence, où les gens, indifférents à l'idée d'un amour, étaient un « Pally, Envoie-moi... un baiser avant que tu ne partes ».

Ouste. Dégage. Loin de lui. Son dédain était élémentairement existentiel.

Je vais attendre pendant que vous vous marrez. Allez-y, marrez-vous, marrez-vous si ça vous chante, mais l'ironie du truc n'est pas post-moderne parce que l'ironie du truc c'est qu'il n'y a pas du tout d'ironie du truc. Mon amour pour Dean Martin est pur et propre.



FIN-FIN-FIN.


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© Eugene Robinson