vendredi 12 février 2010

Steve Albini / "Du faux italien"


"Le faux italien est parti de Silkworm, et c’est devenu une sorte de lingua franca chez Silkworm. Silkworm était en tournée avec Agostino et voyageait avec lui. Agostino Tilotta est sicilien. Son anglais est assez bon. Mais quand il parle anglais, son anglais est très mesuré et très lent, et donc, ce qu’il dit met du temps pour aller de sa bouche à vos oreilles. Mais vous savez, ce qui monte du cœur à la tête fait un long parcours avant d’arriver à la bouche, de passer la bouche et traverser l’air pour arriver à vos oreilles et ensuite toucher votre propre cœur à vous. Ça prend du temps. Bon, si ça doit prendre un peu de temps, eh bien ça prendra un peu de temps. Agostino, quand il dit les choses, il ne dit pas seulement la chose, peut-être qu’il dit quelque chose d’autre sur la vie, qui vous amène au point où vous entendez la chose. Le faux italien c’est tellement charmant. Le faux italien part de la critique qui fait mal. Vous dites à quelqu’un, très clairement : « je n’aime pas la façon dont tu joues de la basse. Tu joues de la basse de manière trop agressive ». Ca peut sonner comme une insulte. En faux italien, ça donne : « cette musique que nous faisons ressemble à un magnifique dauphin, elle glisse rapide à travers l’eau ; alors, maintenant, la façon dont tu joues de la basse… je crois que… sans savoir, tu as fait de ta basse une sorte de rhinocéros. Et le rhinocéros ne peut pas jouer avec le dauphin, parce qu’avec un rhinocéros, la musique va couler ». Le faux italien fait sonner la critique comme de la poésie ; le mondain comme quelque chose de spécial. « Aujourd’hui c’est elle le jour ! c'est comme une jolie fleur ! J’ai vu plein de fleurs, mais je n’ai jamais vu celle-là ! Quand elle s’ouvre toute délicate je peux enfin voir ce à quoi les fleurs ressemblent. D’accord, elle est très similaire aux autres fleurs, mais c’est la fleur qui représente toutes les autres fleurs, et jusqu’à maintenant, jamais elle ne s’était ouverte pour voir le jour ». C’est agaçant quand les gens autour de vous parlent le faux italien si vous n’êtes pas dedans mais c’est incroyablement contaminant. Alors tout le monde dans le milieu où vous êtes commence peu à peu à communiquer presque exclusivement en faux italien, genre « hé, qu’est-ce qu’on va préparer à manger aujourd’hui pour le déjeuner ? Quelques tranches de salami ? On pourrait manger un peu de salami, qu’est-ce que vous en pensez ? », et vous vous rendez compte que c’est presque impossible d’avoir une conversation en anglais normale, parce que le faux italien est devenu tellement plus facile pour vous. Ça vous permet de dire des choses de telle manière qu’elles n’offensent personne, quand vous voulez exprimer une critique négative. Ça rend les mondanités beaucoup plus intéressantes. Ça joue sur le sens de l’absurde de chacun."



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Transcription et traduction-adaptation de l’américain d’une interview de Steve Albini, producteur (Pixies, PJ Harvey, Nirvana, Oxbow…) et leader du groupe Shellac, réalisée pour le film documentaire « Couldn’t You Wait » (autour du groupe Silkworm).