jeudi 17 juin 2010

Dan Chiasson / Quatre poèmes



XVI. LE PIGEON

Une fois alarmé, tu vas sentir des heures de tristesse bizarre
       un peu après. On appelle ça la règle du pigeon.

La règle d’Herbert l’érudit : ta tête
      ira se reposer dans un terrarium de type Ziploc, pas dans un parc.

Tu seras fêté dans les pages du magazine New York
      et lors des grands meetings, dans du lait de poule, endeuillé.

C’est la règle de la fille que tu as aimé : tu vas te lever
      et te lever toute la nuit, seul, et pas à cause de l’amour, pas

à cause de quelque chose comme l’amour. Décolle ton dos de ce matelas,
      mais décoller ne sera jamais enlever la tache du remords, et

c’est la règle de The Who, tu vas être Muzak,
      tu vas être orchestral, électronique et franchisé.

Tu vas être du sang, c’est la règle de la nuit sans sommeil,
      et tu vas être vidé de ton sang, c’est la règle de l’aube.

L’érudit et le pigeon vont habiter la même rue,
      ta rue, mais tu vas te souvenir du pigeon plus longtemps.         



XVII. L’ ELEPHANT (III)


Quand il m’a touché en plein dans la tête j’ai dit Vaut mieux mourir
      comme ça plutôt que dans l’obscurité, dans la plaine déserte.

Un héron et un faucon, un singe portant un squelette de singe
      un lion affamé et un paquet de loups aveugles

voilà ce dont j’avais peur, ma cage thoracique balançant de-ci de-là,
      sous le soleil,  dans le vent, de jour comme de nuit, un youyou

ancré dans les mers déchainées.  Non pas : mon corps un sac
      poubelle, saut à cloche-pied, le monde à l’envers.

C’est un pays magnifique, dit John Brown sur la route
      des gibiers de potence, je n’avais jamais jeté un coup d’œil  d’ssus avant -

je veux dire, dans cette direction. Et j’ai dit C’est un banquet magnifique,
      je suis heureux d’y participer.
Ils ont nettoyé mon squelette,

par pulvérisation de mica pour leur corne d’abondance : ainsi
      était rempli le trou de mes orbites de grappes noires,  des harengs

empilés à leur manière toute à eux, la laitance, sorte de bijouterie, de rosée
      me faisait une couronne pour la tête, et la mariée était très belle.   


ARBRE A TULIPE


Sorti tard et la nuit est une ruine, ma voix dit
que la nuit est une ruine, ma voix ne dit pas un mot,
mon poème dit que ma voix ne dit pas un mot.

Ta voix dit que mon poème dit que ma voix
ne dit pas un mot. Tes parents possèdent l’arbre à tulipe
sous lequel nous sommes couchés, mais ils ne possèdent pas la nuit.

Personne ne la possède, pas même les payeurs de taxe ! C’est pourquoi
au lieu d’entendre une guitare, ou bien, de derrière les rideaux,
regarder les gens changer, au lieu de raconter des histoires,

je fais « une fixation », comme tu dis, sur mon timbre de voix.
Les gens changent. La nuit parfois, rideaux tirés,
ils se transforment en deux infinis l’un sur l’autre, juste pour rire.  

Je veux des palourdes sautées, celles avec de grosses panses bien grumeleuses.
Si je décroche la tonalité apocalyptique que tu aimes, ne veux-tu pas
prendre la Route 1 avec moi, tout de suite, et partir à la recherche de ces palourdes ?  


MYTHE MAQUILLÉ


Dans l’histoire des abeilles, les amants tombent en sommeil
comme les fleurs et se réveillent comme de la chair, de la chair humaine
piquée si profondément, tant de fois, que ça touche l’os.

La façon dont une roue tourne dans l’espace, là où elle est,
un nombre incalculable de fois et pour arriver nulle part -
avec un ajout d’agonie, voilà ce que les amants ressentent.

Les érudits transcrivent l’inscription au-dessus de leur corps
Attention – mon corps est de la viande avariée, ma salive
va vous brûler, ce ne sera jamais votre petit lait.


Ils sont faits de voeux tellement bizarres. Une fois
il a accueilli une abeille au creux de la coupe de ses paumes nues
par défi, et l’a sentie s’électrocuter lentement.

Ils sont faits de rêves bizarres, de sortes de rêves d’abeille :
un champ de pêches elle n’a jamais joué dedans petite
où à aucun moment de la nuit les pêches ne se sont changées en pierre.

Qui a dormi comme une fleur sauvage, a dormi comme une métaphore,
se réveille pour sentir une vraie douleur, disent les érudits,
même quand les amants sont pris de convulsions sur une terre de mythe pour toujours.

Erudits, s’ils descendent jusqu’à la berge, sous
le mouillage, vous voyez où, si les amants
s’allongent ensemble là, est-ce qu’ils se réveilleront comme des fleurs ?    



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Commande de traduction pour une lecture publique de poésie américaine contemporaine, durant l'exposition de l'artiste Jason Dodge à La Galerie (Centre d'Art Contemporain de Noisy-Le-Sec) le 26 juin 2010. 

Extraits traduits de Natural History, Knopf, 2005.




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