vendredi 2 juillet 2010

Jenny Zhang / Le Kumiho à l'intérieur d'un monte-plat


J’ai vraiment souffert ; l’enfance que j’ai passée pour toi était simplement une fleur trouvée sur un parking avec ta voiture, toute brûlée. Je me suis chopé un tesson dans le pied et maintenant je marche en boitant. Ma maman avait un ami aux lèvres assidues et puis après elle a mangé du poisson avec des grains de poivre et ses lèvres se sont changées en marbre. Mon frère, quand il était plus jeune, se cala à l’intérieur d’un pneu et on le prit pour partir en voiture. Suite à quoi il devint un pneu et afin de l’aimer nous le nettoyions tous les jours et nous rappelions qu’il ne fallait pas le laisser dehors au soleil trop longtemps. Ma sœur sauta dans un aquarium, devint une baleine et cassa l’aquarium, et puis notre maison. Nous avons vécu à l’intérieur d’elle pendant dix ans. Quand nous réalisâmes qu’elle ne savait plus qui elle était, nous étions si tristes que nous lui lancions des briques et lui déchirions la muqueuse de l’estomac. La graisse s’enroula d’elle-même autour de ma tête comme si j’étais Perse. Les sultans qui m’offraient de l’opium ne daignèrent même pas regarder mon visage, qui était vieux et saumâtre sous la lumière – toute ma famille était née comme ça et nous l’avions accepté. Un jour mon père me tuera et ma mère le noiera dans une baignoire par accident. Ça n’aura rien changé au fait que juste la veille, je lavai mon père avec une éponge. Sa peau était moussue et s’enlevait facilement. Pendant des mois nous fîmes pousser des tomates, du maïs et des cosses de riz jusqu’à ce que ma mère trouvât une solution et vînt à bout de l’humidité de la maison. Elle était désorientée. Tout comme mon père. Il s’était chié dessus et j’avais tellement honte de lui montrer les piles de guenilles sèches dans la maison. Mon frère ne me manque-t-il pas ? Ma sœur ne me manque-t-elle pas ? Une peinture du tertiaire c’est quand un éléphant peint un éléphant sur une toile blanche. Le mois dernier un éléphant a tué cinq éléphants et plus tard ce même éléphant a été tué par le cousin d’un des cinq éléphants. Je me suis retrouvée si déprimée que je n’avais plus la force de faire un don dans mon éventail impressionnant, habituel, de bonnes causes en danger d’être oubliées. Quand j’ai fait une courte escapade en campagne et payé pour voir des octopodes au musée, je me suis sentie romantique et petite. Aujourd’hui je n’ai rien ressenti. Pas grave. Tout peut être ressenti ou pas.






Octopus Magazine # 13


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