vendredi 18 juin 2010

Matthew Dickman / Neige

     1.
Mettons nos gants et nos écharpes
et sortons marcher sous les bouleaux
dans le monde blanc !
Nous pouvons faire des anges de neige avec Rockefeller et la majeure partie
de Harvard Law. Le monde blanc dont je parle.
Les frères Kennedy et les batailles de boule de neige lorsque toutes les routes qui partent
de Hyannis sont bâchées sous de la glace noire
et ma grand-mère ne serait-elle pas contente si son président mort
était vivant et en bonne santé et en train de boire un chocolat chaud.
Le crissement laiteux sous nos bottes
et le souffle bleu et chaud qui sort de nos bouches comme de cheminées.
Chacun de nous étant son propre train qui moutonne sur la colline froide
où Teddy laisse rouler une citrouille géante gelée qui accumule comme l’âge
couche de neige sur couche de neige jusqu’à sa chute dans la rue plus bas
où les voitures sont verrouillées par le gel et interdites à la circulation sinon
elles glissent et dérapent
et peuvent tuer quelqu’un. Le Père Noël est quelque part habillé de cuir rouge
fumant une pipe qui sent la cannelle.
Il est d’un blanc de Noël de la même manière que Jésus l’est, endormi
dans un berceau quelque part à Palo Alto,
sous la lumière scintillante des étoiles
où les mokas de canne à sucre
volent par la fenêtre comme des oies
échappées de l’enfer. Il fait un putain de frrrroid
par ici. Les gros flocons qui tombent
depuis la tour du clocher pour atterrir sur les bancs du parc
d’une ville où personne ne dort. Recouverts de neige
ils ressemblent à des ours polaires au zoo. Trop sonnés
par des médicaments pour le cœur pour ne rien faire que traîner et manger. Le parc
est calme autant que les couvertures sont calmes
et je mets une main dans la poche arrière de Jackie à la recherche d’un briquet
pour ma cigarette mais aussi pour des raisons évidentes.
A quel point sa combinaison
lui moulait bien le cul et combien je ne voulais pas être seul cette nuit-là alors que je l’étais.


     2.
J’ai écrit ton nom dans la neige mais je n’ai pu aller qu’au second R
avant d’avoir à rentrer et boire une autre bière. J’étais si près du but
et dans la lumière bleue la cour avec la lune faisaient que ton nom ressemblait
à quelque chose de découpé par le patin à glace éculé d’un médaillé d’or
célèbre pour sa capacité de séduction
et de mèche pour quelques figures avec le juge norvégien.

Je te donne un huit
pour t’être mise avec moi. Je te donne un dix pour être capable de dormir dans l’igloo
que j’ai construit avec tout ce qui était tombé aujourd’hui.

     3.
Je ne peux pas te dire comment la mer Atlantique devient étrangement romantique quand le ciel
lui vide de la neige dessus. C’est comme voir, pour la première fois,
un corps nu. Même si tu connais son nom. Tu as même contribué
à la dénuder, mais désormais elle est quelque chose
de complètement différent. Quelque chose de complètement secret, comme les secrets-de-sous-la-couette
quand tu avais cinq ans et qu’il y avait vraiment des monstres dans le monde.
De la neige et du sable. Tu peux faire un bonhomme de neige
avec une pipe en pince de homard, un nez de caillou, et deux yeux faits de coquillages.
De blancs coquillages à l’intérieur de quoi vivait quelque créature.
Des cailloux éboulés des gros rochers
qu’il étaient au début. Une pince arrachée par des mouettes, le corps toujours vivant
et rouge comme une boîte d’allumettes. J’en fais un près d’une rangée de canots retournés
couverts de glace et blancs comme le sommet du mont Hood
même en été. C’est la magie des montagnes
en plus de la brume et du fait que certaines d’entre elles exploseront, blizzard de cendre
couvrant un millier de miles.
J’enroule une écharpe autour du cou de mon bonhomme de neige et lui donne un nom
pour que nous puissions nous être officiellement présentés. J’allume un petit cigare
et le lui donne mais il le laisse mourir.
Nous discutons de la puissance des vents
jusqu’à ce que le chapeau que je lui ai donné s’envole et dégringole
jusqu’en en bas sur la plage enneigée, moi courant après lui
parce que c’est ma sœur qui me l’a confectionné
et qu’il y a quelque chose à propos de l’hiver et de la rivalité fraternelle sans quoi je ne pourrais pas vivre.



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Commande de traduction pour une lecture publique de poésie américaine contemporaine, durant l'exposition de l'artiste Jason Dodge à La Galerie (Centre d'Art Contemporain de Noisy-Le-Sec) le 26 juin 2010.

Extrait de All-American Poem, Copper Canyon Press, 2008

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