vendredi 9 décembre 2011

Eugene S. Robinson, Les sons inimitables de l'amour, un plan à trois en quatre actes, CipM / Spectres Familiers (décembre 2011)





















Extrait (fin de l'acte I)



HENRY : (…) Donc un beau jour elle me dit qu’elle veutnous regarder. Je sais ce qu’elle essaie de me dire mais je veux le lui faire dire. Alors je suggère des miroirs. Et elle ajoute « Ou bien un film ». C’est là que je me dis que ça lui trottait dans la tête depuis longtemps. Alors on l’a fait. Mais comme d’habitude quand tu ouvres les barrières là où il n’y a pas de barrières, tu te fais submerger par toutes sortes de trucs. C’est bien ? D’où ça vient ? Qui peut savoir putain. Et je ne juge pas. Bon j’imagine que oui, mais rien de ce qui nous submergeait ne me donnait l’envie de juger. Tu sais c’était un truc souterrain. Filmés en train de baiser en public. Filmés en train de baiser dans une VOITURE en public. Genre, les vidéos amateur modernes. Et ensuite elle tombe sur l’idée d’un truc collectif, chose dont elle se justifia en pensant que son mari réprouverait la chose, en conséquence de quoi elle s’autoriserait à le faire sans lui. Est-ce que j’ai précisé qu’elle était mariée ?


ESTHER : Ah ah… Je te connais assez bien pour l’avoir déjà deviné. Est-ce qu’ils avaient de l’argent, aussi ?


HENRY : Avais-tu déjà deviné ça aussi ? Ah ah… Ben tu as vu juste. Donc c’était parti : elle et moi en train de baiser, avec un autre mec à l’image, et un autre mec qui filme la scène. Parfait.


ESTHER : Alors tu as baisé avec un mec ?


HENRY : Nooooon.


ESTHER : Si, tu l’as fait. Tu as baisé avec un mec.


HENRY : Ben d’une certaine manière j’ai baisé PENDANT qu’il baisait, ce qui est très différent de ce que tu insinues, ah ah…


ESTHER : Hé, j’appelle juste les choses par leur nom.


HENRY : L’acte sexuel qui eut lieu n’était ni explicitement ni implicitement homosexuel, pour finir là-dessus. Il est resté d’un côté, et moi de l’autre.


ESTHER : Est-ce que ça fait que tu te sens mieux ? Ah ah… A une pause toilette près, on était chez les grecs, carrément.


HENRY : Tu te fous juste de ma gueule.


ESTHER : Je me fous juste de ta gueule.


HENRY : Donc, elle était à fond, à fond, à FOND dans le machin. Le pauvre gars derrière la caméra n’en pouvait plus, alors on l’a laissé venir aussi…


ESTHER : Attends. C’était quoi le charme de tout ça au final ? Je veux dire tu étais déjà en train de la baiser, en quoi ça t’aidait d’avoir de l’aide ? Je veux dire, tu avais besoin d’aide ?


HENRY : Tu oublies que c’était son fantasme.


ESTHER : Si son fantasme avait été de manger de la merde de chien tu l’aurais aidée ?

HENRY : Eh bien la majorité d’entre nous, nous en avons plein à manger, de la merde. Mais non. Je m’étais trouvé de bonnes raisons de faire cet exercice et donc ouais, OK. J’étais complètement dedans, pareil. Qu’est ce qui me fait dire, dans le ton que tu prends, que tu ne l’aurais pas déjà fait toi-même ?


ESTHER : Ai-je vraiment dit ça ? Ou bien tu essaies d’aller à la pêche ?


HENRY : Le pire jour de pêche vaut mieux que la meilleure journée de travail, ah ah… Et se trouver dans une scène collective ? C’est comme regarder un film, tout en étant dans le film. La plupart des mecs adorent cette idée répandue par les médias de le faire avec deux femmes. Ils adorent ça parce qu’ils n’ont jamais ESSAYE. C’est misérable. A moins que ça vienne des femmes, auquel cas en tant qu’homme tu n’es qu’une arrière-pensée de toutes façons, et ce sera très périlleux. Si une fille est plus canon que l’autre ? Et si tu accordes un tout petit peu trop d’attention à la plus jolie des deux ? Tu es foutu. Si elles ne s’aiment pas pour quelque raison que ce soit ? Tu es foutu. Et alors ce que l’une ferait toute seule, elle est soudain gênée de le faire avec une autre femme. A regarder. Juger. Et puis il y a un truc encore pire, c’est la compétition dans l’intensité de l’orgasme, et subitement en tant qu’homme tu te sens comme dans des eaux profondes d’où il est trop dur de sortir et en fait tu ne prends pas ton pied du tout.


ESTHER : Ca sent le vécu.


HENRY : Ca l’est. Deux putains de sœurs derrière tout ça. Le pire de tous les mondes possibles parce qu’au final je n’avais qu’une bite, elles n’allaient pas commettre un inceste, alors c’était comme une pièce entière pleine de filles qui n’attendent que MOI. Et j’aime mieux te dire, aucune bite n’a besoin de ce genre de pression.


ESTHER : Ah ah ah…


HENRY : Tandis que lorsque c’est une femme avec deux hommes, c’est comme être dans un film et REGARDER un film. C’est génial. Et tant que le mec n’essaie pas de te faire un coup tordu ou faire comme ces mecs qui aiment beaucoup parler ou qui te félicitent en te tapant dans la main en plein milieu de la baise, eh bien ça va vraiment le faire pour toi.


ESTHER : OK.


HENRY : Donc on est dedans, et ça marche impeccable. Magnifiquement. On termine. Et elle demande une copie du film. Et pendant qu’on fait la copie je sais qu’il se passera peut-être six jours, six heures, ou dix-sept mois, mais alors que ma main la laisse filer et que sa main la prend, je sais de manière aussi sûre que je me tiens dans cette pièce, ma bite toute rétrécie qui atteste de ce qui vient juste d’arriver, que son mari la trouvera et qu’il verra ce qui vient juste de se passer.


ESTHER : Comment tu le sais ?


HENRY : Comme l’a dit Mirbeau, ou pour le paraphraser, il y a des dos qui supplient le poignard, et cette vidéo suppliait qu’on la trouve, parce que, tu vois, elle allait « la laisser traîner ».


ESTHER : Ohhhh oh oh. Un long trajet autour du pot pour en arriver là, M. Henry. Bien joué. Mais mon journal est codé. Est-ce que vous portiez tous des costumes et des masques dans votre vidéo ?


HENRY : Noooon.


ESTHER : Alors, est-ce qu’il l’a trouvée ? [Esther, qui préparait le thé pendant tout ce temps, remplit leurs tasses et ils se dirigent vers la salle à manger, soucoupes retournées sur les tasses.]


HENRY : Bien sûr qu’il l’a trouvée. A peu près six mois plus tard. Elle m’a appelé. Nous étions séparés à ce moment-là mais entre gens civilisés nous gardions une sorte de lien amical foireux. Mets l’accent sur celui des mots qui te convient le mieux. Donc elle m’a appelé et elle n’arrêtait pas de tergiverser autour d’une connerie et j’étais occupé et, juste, je ne captais pas du tout où elle voulait en venir, et elle a finalement lâché « Jeff a trouvé les vidéos » et j’ai senti un frisson me parcourir l’échine.


ESTHER : Peur du courroux du mari vengeur ?


HENRY : Non. Je ne m’inquiète jamais de ça.


ESTHER : Comment ? Pourquoi ? Je veux dire il y a tout un canon du Western qui repose sur le désir de destruction, assouvi, d’hommes amoureux. Ou bien est-ce une espèce de truc macho ?


HENRY : Macho ? Non. La plupart des mecs sont convaincus au départ que je fais ça pour leur voler quelque chose. Si j’avais l’occasion de pouvoir m’expliquer, et on ne me la donne jamais, c’est plus comme le scorpion qui pique à mort le cheval qui l’a sauvé en le portant à la nage sur son dos à travers la rivière en crue, voilà.


ESTHER : Attends, quoi ? La destinée et la forme comme fonction motrice ?


HENRY : Non. Plus : « N’était-ce la grâce de dieu, ça aurait pu être moi ». Bien sûr, dans ces circonstances, je serais dans de beaux draps. Je veux dire, je ne suis pas un homme jaloux.


ESTHER : dit l’égotiste.


HENRY : Ouais, il y a certains avantages à ne pas se rendre compte qu’en fait tu partages la planète avec n’importe qui d’autre. Quoiqu’il en soit, il a trouvé les vidéos. Elle les avait « cachées » dans un endroit qu’il lui aurait été impossible de découvrir, dans ses toilettes, et il les a bel et bien trouvées.


ESTHER : Oh mon Dieu.


HENRY : Ben, il les a trouvées et il les a regardées. Je veux dire dans ce cas précis il est plus facile de lire un journal intime. Tu regardes juste les mots. Mais il a dû faire toute la maison pour trouver de quoi les visionner. Et il a regardé.


ESTHER : Qu’est-ce qu’elle a fait ?


HENRY : Qu’est-ce que tu aurais fait ?


ESTHER : ça dépend.


HENRY : De quoi ?


ESTHER : De qui est le mari ?


HENRY : Qui est ton mari ?


ESTHER : Sam. Mais on ne parle pas de moi.


HENRY : Je te demandais, juste.


ESTHER : Sam avec une vidéo serait comme Sam avec un journal intime. Il ne regarderait pas.


HENRY : Bon la question serait plutôt qu’est-ce que tu ferais s’il avait regardé ?


ESTHER : Tu sais, à ce stade, je ne pense pas que ce serait à moi de réagir la première. Je veux dire une image c’est pire que 1000 mots et des images comme celles-là doivent avoir une valeur d’échange bien plus élevée. Mais qu’est-ce qu’ELLE a fait ?


HENRY : Elle a tout de suite fait sa femme et s’est mise à chialer. Et puis, la vieille rengaine, direct : il ne la comprenait pas, elle ne se sentait pas attirante avec lui, elle le soupçonnait d’avoir des histoires… Une véritable liste d’éléments à décharge, qui lui donnait raison d’aller voir ailleurs et baiser avec trois hommes dans une vidéo.


ESTHER : Je me demande combien de temps il a regardé. Enfin, j’imagine que tu aurais regardé la chose en entier ?


HENRY : Je l’aurais regardée, je l’aurais prise et je n’aurais rien dit. Juste pour rire. Une copie chez mon avocat. Au cas où. Mais la chose la plus étrange c’est qu’on sait qu’il n’a pas regardé le truc en entier parce qu’il n’arrêtait pas de parler des deux types avec qui elle baisait. S’il avait tout regardé il aurait vu du coup que c’est avec trois mecs qu’elle avait baisé.


ESTHER : Et le dénouement ?


HENRY : Il a dit « Bon, au moins j’ai une femme qui a l’esprit d’aventure ». Puis elle lui a demandé s’il voulait manger quelque chose. Il a commencé par dire « non » mais ensuite c’est comme s’il s’était senti mal de la priver de la chance de faire quelque chose de gentil pour lui, alors il a dit « oui ». Et elle lui a préparé des œufs.


ESTHER : Et c’est tout ?


HENRY : Eh bien, elle était si fière de lui, qu’il soit un homme moderne si flexible et compréhensif, qu’elle a décidé de ne plus jamais recommencer. C’est-à-dire : baiser avec trois mecs en même temps dans leur maison. Donc par respect pour lui elle ne baiserait avec des hommes que dans le garage.


ESTHER : Respect ?


HENRY : Respect.


ESTHER : Oh. On dirait que Sam est là.






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