dimanche 1 janvier 2012

Jennifer Denrow / L'histoire personnelle du vent



Dans l'histoire personnelle du vent, il y a ceci. En plus de ceci, il y a tout le temps. Même en hiver, même dans la neige fiable nous regardons le ciel exploser. Et puis l'hélicoptère. Les aphrodisiaques et les oies. Je prends ce qui est proche de nous : trois chevaux, des écuries entre les arbres. Je ne mémorise pas leurs crinières.



Les mascottes disparaissent dans le vent. Nos parlements s'établissent dans nos moments de disponibilité. Sur une rivière interminable, je ramène trois personnes à la maison. Elles me tirent dessus avec des pistolets à eau et me disent de me grouiller. A nos côtés, les animaux avec leurs vies incroyables.



Je me fous de la tournure de l'époque ou de l'apparence des nuages. Je mets tout dans le même sac et hop dans la mémoire. Quand le monde revient je pars à la nage et retrouve la solitude qui me convient. Je vais dans la prairie où le vent s'est écroulé.



La journée était remplie de vent. Les crinières lointaines pratiquaient l'équitation toutes seules. Nous les avons rattrapées à pied, au pas de course depuis nos écuries dans la boue. Elles ont pensé que c'était chouette.



Les gens viennent d'eux-mêmes. Ils sont les opérations qu'ils n'arrivaient pas à résoudre. De l'autre côté de la pièce, ils sont habillés comme des nuages. Nous leur faisons l'histoire personnelle du vent. Quand ça devient trop bruyant, nous claquons la porte
 pour ne jamais revenir. La pièce demeure vide pendant des mois, qui se remplit du bruit de chaque drame. Nous arrêtons d'imaginer ce qui est en train de se passer dans la pièce, et bientôt nous oublions même qu'il y a eu une pièce par où commencer. Notre participation à l'échange tient toujours, mais c'est de façon lente, oublieuse.


Je nous remplace par tout ce que nous voyons. Facile à faire. Je garde l'hiver dans l'hiver. Dehors, la neige. Nous savons à présent lui faire face. Dans la neige a surgi un élevage d'oies. Je les suis jusqu'à ce que plus jamais 
 je n'arrive à les retrouver. La rue se remplit de plein d'animaux évanouis. C'est un foutoir. Je les ramène chez moi et je leur fais des bruits d'animaux. Ma maison se trouve dans la vallée. Personne ne me rend visite à part une femme qui est triste. Elle gave les animaux d'élégies. Des jours durant nous pleurons sur leur sort sous la lumière du jour. La nuit elle rentre chez elle dans le vent. Les animaux gémissent. Ça ne ressemble à rien.



Après l'histoire personnelle du vent, je glisse un paquet de sucre sous ma cuisse et je le garde comme ça. Personne ne le cherche. Quand je pars, je laisse le sucre. Pour la première fois de la journée. Je n'y repense pas. Je nage. Je mets l'eau dans mes cheveux. Quelqu'un me rejoint dans l'eau et m'embrasse. Je me laisse faire. Tout devient mouillé avec nous. On se dit Regarde, regarde, et nous maintenons nos yeux ouverts grâce à nos pouces. La possibilité nous fait du mal quand on la regarde bien.  


Toute la journée j'attends le vent qui ne vient pas. Je ne précise pas ce que j'attends quand on me le demande. Je continue d'attendre dans l'obscurité ;
 tout ce qui pourrait faire son apparition dans la glace,  je le prends. Rien ne me surprendrait, pas même une centaine de gens nus avec des lances-roquettes.  Je m'adosse au mur et j'inspire dans tout ce qui peut remplir un corps humain. 


J'expire lentement en ouvrant la bouche et ma respiration continue de sortir donc je fais du bruit pour la rejoindre. Je peux sentir des années sortir de moi et des océans et des faucons. J'expire de tout. D'où je suis assise, il n'y a pas une lune ou une lumière ni même la possibilité qu'il y en ait. Je prends un peu d'eau.



L'univers est fait de vent.



Fracture ouverte, l'arbre à l'intérieur de la personne comme l'arbre à l'intérieur d'elle se coupe en deux, s'ouvre, et les entrailles sortent comme de vraies entrailles. C'est l'hiver. Deux cols-vert font l'amour dans la neige, sans effort. On ne peut pas bien savoir d'ici.
 


Ce qui nous alerte, c'est le vent. Personne ne nous enveloppe dans des ailes mais à nous voir on dirait. Nos estomacs se remplissent de feuilles.



Regarde-moi ça.



Regarde un peu plus longtemps. Sors-moi
un son.

dans l'air       pour


toi-même



comme ça.






(Octopus Magazine no 14.)



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Jennifer Denrow a notamment publié California chez Four Way Books en 2011.
Son blog : some rabbits.




















© Jennifer Denrow

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