lundi 2 décembre 2013

Dan Chiasson / Martinets
























1. Poing

Il m’est impossible de me rappeler
la chambre douillette où je dormais enfant.
Quelqu’un fit de mon lit un paradis.
Ce fut dur pour moi, une nuit difficile, quand je suis entré dans l’art.

Les tendons dans mes poignets sont invisibles.
Que vais-je faire maintenant que j’ai formé ce poing ?
Le desserrer, ça serait bizarre, anticlimatique -
un abus, une mécompréhension, de poings.

Voilà ce qui m'arriva cette nuit.
Et donc, mystérieusement, j’ai perdu ma douceur.
Bizarre, sentir qu’on est prêt à être violent,
quand ce que je voulais c’était une heure de repos.



2 . Vent

Trouve une autre raison de te balancer, forêt.
Les personnes âgées commencent à plier
à cause du manque de vitamines ; les arbres,
prend-les comme ta source d’inspiration.

Parce que je n’ai plus ni le temps ni l’énergie
d’écrire des poèmes, de donner à sentir
ce qui, sans moi, est silencieux ;
Je trouve que ta présence ici est répugnante.

Et toi, lecteur, je te vois hocher de la tête,
façon arbre, tu apprécies ces lignes ;
Je trouve que ta présence ici -
n’est pas répugnante, mais elle ne m’inspire rien non plus.



3. Arbre

Toute la journée j’ai attendu d’être secoué ;
Et puis quelqu’un m’a coupé.

J’ai, à la place de pensées,
des habitudes ; des habitudes à la place des sentiments.

Un jour je sentirai le vent à nouveau.
L’instant d’après je serai parti.



4. Cause

Whitman a écrit ceci, avant qu’il commence à écrire de la poésie,
il fut journaliste pendant des années, vous savez :
un radical, le partisan de quelque cause ridicule.

Il a écrit ceci pour défendre – ou peut-être pour condamner – une cause.
Ce n’est pas important tant qu’il n’était pas encore Whitman.
Maintenant qu’il a été Whitman pendant si longtemps, ça pourrait l’être.



5. Effet

Tout s’éparpille alors que la nuit s’écoule :
mais toi, ne t’éparpille pas, d’accord ?
je crois que nous pourrions faire que cette nuit dure toujours.

Avec nos têtes conjointes, comme des mathématiciens,
nous pourrions travailler toute la nuit, de sorte que
là où la nuit fût en premier, il y ait travail; et la nuit,

aussi longtemps que le travail dure, ne s’arrêterait pas.
Ca commence à résonner de manière un peu pénible :
tout ce travail, juste pour conjurer le matin.



6. Son, 14h.

Il y a une minute j’étais un enfant qui tousse : ayant reçu
trop de choses de tout aujourd’hui, sauf de l’air.

Maintenant je suis un animal qui se sent, cette nuit, perplexe -
J’ai fui l’extérieur, le froid, le manque de nourriture ;

Je voulais entrer dans une maison, que j’associe à la chaleur,
dont mon corps m’a dit qu’elle était le bon changement.

Au lieu de ça je suis entré dans l’esprit d’une personne. Comme l’enfant.
Je suis pris au piège : pas de volonté, pas de vie que je puisse dire mienne.



7. Martinets

La réalité n’est pas un point dans l’espace.
Ce n’est pas un moment dans le temps -
regarde le temps, une bobine de fil
une minute, désoeuvrée, dans du matériel de couture ;
la minute suivante c’est une étoile filante.

La réalité est une moyenne des humeurs,
d’un coup, un vol d’oiseaux,
d’un coup, un seul oiseau
qu’on poursuit à travers la forêt dense :

tu peux en perdre la trace pendant des heures ou des jours,
mais elle n’est pas perdue. Tu es fatigué de la métaphore.



8. Caresse

Les tendons se sont assouplis et le nœud s’est desserré.
Tu pouvais faire n’importe quoi, ensuite, avec ta main ;
tu pouvais oublier le fait d’avoir une main.
ça a duré, tu pouvais être enclin à le croire,
des années ; l’hiver n’avait pas d’importance,
le printemps vint de nouveau comme une bénédiction pour ton corps.
La douceur, ou ce qui y ressemblait, revint :
et puis, comme une ancre tiréee d’un coup sec
hors de la mer, tes muscles se sont crispés.



--

"Swifts", série extraite de Where's the moon, there's the moon, Knopf, 2010.