vendredi 1 mai 2015

Johan de Wit / Comment allez-vous ?


24 septembre 2007


“Ce que le langage oublie, la poésie s’en rappelle”, pourvu qu’on raconte l’histoire en entier. Pourquoi le terme créatif est récemment devenu synonyme d’imaginatif ou d’innovant, j’ai peine à comprendre. La poésie est nécessairement liée au langage et pas à la littérature parce que c’est ce qu’elle est et c’est de là qu’elle vient. Le langage sans contrôle est un premier pas vers la poésie. Le langage ne peut pas se changer en autre chose. Le langage prospectif de la poésie demeure langage tout pareil. Poésie est du langage performatif, non parce que son nom est poésie, mais parce qu’elle fait ce que le langage fait : il devient ce qu'il est sous la forme de la poésie. Pour autant que la poésie en est capable, elle survit en tant que poésie uniquement si elle fait ce que fait le langage, et, nous le savons tous, tout dépend de ce qui arrive quand le langage sort de la bouche. Poésie maintient le langage au présent – poésie n’est pas la grande gueule du tyran ni le gros chapiteau de la politique mais la bouche qui laisse le langage passer. Poésie peut aussi être la promesse de maintenir le langage en vie. Le langage qui a oublié qu’il était poésie est technologie, des mouvements de clavier génétiquement modifiés. Tous les comment-allez-vous de ce monde ne font pas de ce monde un endroit lisible – vous avez besoin d’un coin tranquille pour que ça le soit –, poésie est le lieu où le langage peut être lu, essayé et testé. L'étrange c’est que vous êtes littéralement obligés de vous asseoir pour lire de la poésie pour vous-mêmes comme du langage. Sitôt qu’on vous demande de lire ou de présenter la chose à un auditoire vous vous mettez debout automatiquement, au moins métaphoriquement. Bizarre ! Comme si la poésie portait le bébé du langage. Quelle drôle d’image ! Je pensais que les deux, non, disons les trois, étaient des femmes, au moins dans leur forme linguistique. De toute évidence, poésie ne dit pas ce qui arrive quand vous soulevez le voile du comme si. Elle ne dit pas pourquoi nous reconnaissons ce voile, parce que c’est la première chose que nous voyons quand nous lisons de la poésie. C’est la raison pour laquelle la plupart des gens tirent les rideaux quand ils lisent de la poésie et qu’ils attendent que le soleil se lève. Il n'est pas utile d’attendre que le soleil se lève pour, ensuite, tirer les rideaux. Ce serait faire l'aumône. Après tout, si la poésie n’est pas un tremplin, alors qu’est-ce que c’est ?


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Extrait de No hand signals: the invisibility of language in poetry, Veer Books, 2009.

Le site des éditions Veer Books : http://www.veerbooks.com
A propos de l'auteur : http://en.wikipedia.org/wiki/Johan_de_Wit_(poet)





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