jeudi 10 mars 2016

Teresa Svoboda / Bon sauvage



En 1766, Jeanne Baret devint la première femme à faire le tour
[ du monde en bateau – mais en tant qu’homme. Personne ne se souvient d’elle.
Son capitaine, Bougainville, devint le premier français à voguer autour du monde.
[ On se souvient de lui grâce au nom qu’il donne au buisson.
La différence entre les humains et les singes : les singes ne se reproduisent pas
[ quand il n’y a pas de nourriture. Ce qu’ils savent : nous sommes tous sur une île,
[ d’une façon ou d’une autre.
Quelqu’un est poussé hors d’un avion au-dessus d’une île. Une femme,
[ tout aussi facilement qu’un homme.
Une femme tombe, était la première à tomber.
L’avion au-dessus de l’eau : on voit dans le ciel en regardant les miroirs d’en bas.
[ L’avion au-dessus de l’île : une croix noire.
Après deux semaines de voyage dans les îles de Tahiti, Bougainville écrit :
[ leur seul Dieu est le Dieu de l’Amour. Paradis avant la Chute.
A quoi rêvent les singes ?
La femme glorifiée, les indigènes vus comme des dieux grecs –
[ le journal de Bougainville a inspiré à Rousseau le concept du Bon Sauvage.
La culpabilité est ce qui fleurit avant la chute. Et le sang.
Les singes mangent de la culpabilité, qui se développe et les remplit
[ jusqu’à ce qu’ils atteignent les arbres, jusqu’à ce qu’ils attrapent les branches
[ qui les empêchent de tomber,
Bougainville cherche du bois de santal, l’équivalent de l’huile à l’époque.
[ En tant qu’assistante botaniste, Baret extrait des spécimens,
[ traîne de grosses boîtes de collectes sur son dos.
La femme est plus proche  de la nature et donc
[ plus proche des dieux, écrit Rousseau.
Seuls les polynésiens ne font pas la différence.
[ Ils reniflent Baret quand ses mains sont pleines.
Ou alors ce sont des baisers ?
Prenez garde à Dieu, dit la pancarte, mais il y a toujours les aboiements.
Les singes aboient.
Bougainville écrit : les femmes prétendent ne pas vouloir
[ ce qu’elles désirent le plus. Mais Baret ne prétend rien du tout
[ – c’est un homme.
Que devrions-nous faire de Baret à présent? pleurent les marins.
[ Femme à bord porte la poisse.
Dans les rêves où tu te sens pris, tu te réveilles.
Baret ne peut pas regarder –
[ les polynésiens mangent les miroirs que Bougainville a distribués.
Trop bon.
Si on rêve, est-ce qu’on est coupable ? Ou bien est-ce un travail divin ?
Un général vietnamien intéressé par l’huile
[ pousse un journaliste français hors d’un avion. C’est une femme,
[ un corps de femme. Personne ne s’en souvient.
Une chute est toujours politique, il y a un corps sur la route.
Nous sommes sur cette île, nous nous protégeons.
Ce n’est pas le paradis, disent les singes.
Quoi ? Quoi ? On n’arrive pas à les entendre.
Ils la balancent. Nage, Baret, voilà ton île.  Elle gagne Marseille.
Les singes mangent tandis que quelqu’un tombe.


--

Texte paru dans Diagram 8.6.





Illustration : © Marc Bourgne



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire