mardi 21 février 2017

Maxim Loskutoff / L'oeuf




Il y a quelques années, dans une ville qui ressemble beaucoup à celle-ci, mais plus grande et plus prospère, un homme a tué son voisin. Le meurtre a été commis avec un marteau ou une chaise ou quelque autre objet contondant, soit le matin soit l’après-midi. L’homme découpe le cadavre en morceaux, enveloppe chaque morceau dans du plastique, et planque le tout dans le réfrigérateur, avec la résolution probable de ne plus l’ouvrir. Quelques semaines plus tard, après s’être livré, la police découvre le corps dans les mêmes conditions. « Il était si serré à l’intérieur que vous n’auriez pas pu y mettre un œuf », raconta l’inspecteur aux quelques journalistes rassemblés pour avoir des détails sur le crime. « Pas même un œuf ».

Et à la fin c’est tout ce dont vous vous rappelez. Pas du nom du criminel ou de la victime, le mobile du meurtre, son mode opératoire, l’arme elle-même. Même cette grande ville où vous avez passé une si large partie de votre jeunesse a disparu de votre mémoire, ainsi que les amours que vous y avez connus. Mais le réfrigérateur tellement plein que même un œuf n’y entrerait pas, lui, reste. Et vous vous demandez si l’étrangeté du monde est due à votre vision du passé, ou si vous vous êtes perdus en chemin d’une manière ou d’une autre.



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Traduction d'une des "Trois paraboles" de Maxim Loskutoff parues dans la revue en ligne Diagram. Une deuxième parabole traduite paraîtra dans la revue en ligne Watts, numéro 10.




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