dimanche 5 janvier 2020

Christopher DeWan / Toutes les choses que nous n’aurons jamais


Je me souviens, il allait y avoir une fête d’anniversaire pour Michael. Il aurait 10 ans. Michael coupait la parole tout le temps, pour dire des choses qui n’étaient ni drôles ni importantes, parce qu’il ne supportait pas de n’être pas au centre de l’attention. Ma maman disait que c’était parce qu’il n’avait pas eu de papa.
Mais la fête d’anniversaire de Michael signifiait que je pouvais aller au magasin de jouets pour y acheter ce que je voulais, même si je devais en faire cadeau. Et la fête serait une chance de voir Karen. Karen était plus âgée et ça explique peut-être qu’elle ne souffrait pas tellement de ne pas avoir de papa. Elle était grande et mince et sympa. Elle mangeait ses spaghettis avec du beurre à la place de la sauce tomate, et son rire résonnait à mes oreilles comme l’eau qui s’échappe d’une fontaine.
Ma maman et moi, nous avons acheté à Michael une boîte de voitures en plastique avec leur circuit de course flexible, et j’y ai joué un petit peu avant qu’elle ne l’emporte et n’en fasse un paquet. Mais finalement, la fête d’anniversaire fut annulée et je dus garder les voitures, et on n’a jamais retrouvé les corps de Michael et de Karen. 
Mes parents ne m’ont jamais dit qu’ils préparaient le voyage comme on prépare une évasion. Pour moi c’était une aventure, une virée d’un mois en voiture à travers les parcs nationaux, un mois de sandwiches au beurre de cacahuète, et des Motel Six.
Nous nous sommes envolés de la Pennsylvanie au Nebraska, mon premier avion, et nous avons loué une voiture le reste du voyage : le matin nous avions été entourés de forêts, et l’après-midi nous parcourions un pays sans aucun arbre du tout, juste du maïs à perte de vue de tous les côtés. 
Nous avons roulé et je ne me souviens pas m’être arrêté jusqu’à ce que mon papa se gare brusquement sur le bas-côté de la route. Il pleurait. « Jamais je n’aurais pensé voir les Rocheuses », dit-il. Jamais je n’aurais pensé le voir pleurer.
***


J’aimerais savoir comment aimer mieux les gens, comment être aimé mieux. 
Me voilà dans le Noodle Bar d’une drôle d’enfant abandonnée, une femme qui n’arrête pas de se mordre la lèvre supérieure comme si elle essayait de réprimer un sourire qui ne cesse d’échapper à son contrôle. Nous buvons quelques cocktails. 
C’est une de ces pauses que nous continuons de faire, ma petite amie et moi, entre les moments où nous nous rendons l’un et l’autre malades de frustration et ces moments où nous nous rendons l’un et l’autre malades d’envie, avant de décider, une fois de plus, que nous ne pouvons vivre l’un sans l’autre.
« Dis-moi », me demande la fille abandonnée, « C’est quoi le truc le plus dingue qui t’est arrivé quand tu étais petit ? »
Je ne lui parle pas de la mère de Michael et de Karen, trouvée nue dans le coffre de sa voiture, la tête dans un sac plastique, mutilée, battue avec des chaines. Je ne lui raconte pas que tout le Département d’anglais où ma maman travaillait s’était vu cité à comparaître, qu’on avait destitué à vie la direction du Département, et que le principal de l’école avait vanté, une fois, ses capacités à dissoudre les corps dans l’acide. 
Nous rentrons chez elle. Nous plaisantons à propos d’un possible mariage et puis nous baisons et puis nous ne nous reverrons plus.
***
Notre voyage familial d’un mois avait pour destination finale la Californie. Plus tard, adulte, j’aurais tendance à croire que tout mène finalement à la Californie, le bout du continent. L’allée des célébrités, le musée de cire, le royaume magique, le grand écran : personne ne veut des choses réelles. Nous voulons des rêves, et c’est ainsi que les choses fausses deviennent les plus réelles.
Sur l’océan à Malibu, nous étions aussi loin qu’il est possible de l’être de nos vies sans voler ni mourir.
Après quoi nous sommes rentrés à la maison.
***
Donc, je me suis retrouvé avec le cadeau d’anniversaire de voitures de course mais jamais je ne l’ai ouvert, et, sans que ma maman le voie, je l’ai balancé.
Tous les jours je pense à balancer ce que j’ai. J’ai l’idée de prendre ma voiture et de filer jusqu’à l’horizon. Je pense disparition. 
Quand tu es assassiné, tu parviens à vivre pour toujours. Et quand ton corps n’a jamais été retrouvé, les vivants n’arrêtent pas de le chercher.





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Texte paru dans la revue X-R-A-Y







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