dimanche 29 mars 2020

Richard Siken / Quatre preuves





Quand elle s’est vue, terminée, elle a dit, On ne dirait pas
que c’est moi. Picasso dit : On le dira. Peut-être qu’on le dira
parce que c’est le document, et qu’il restera, tandis qu’elle
n’est qu’une personne vouée à disparaître. Aujourd’hui, pensant à elle,
nous pensons à ce tableau. Picasso anticipait.
Le tableau est une évidence mais pas une preuve. Il n’y a pas de preuve
qu’elle avait ce regard, même si nous avons
le document. Elle existait suffisamment pour être peinte. Elle aurait pu
être une idée, mais c’est un autre genre d’existence.
La main est un outil. Le pinceau est un outil. La peinture aussi.
Il n’y a pas de machine ici, mais le travail finit par être fait.
Un marteau est un outil lorsqu’on martèle, mais un levier
lorsqu’on arrache les pointes. Un levier est une machine, il a un point d’appui
qu’on peut déplacer afin de changer, d’une chose ou d’une autre,
le rapport : un effort de distance. Il y a un point d’appui dans
l’esprit qu’on peut déplacer, également. Je ne vois pas ce qu’on peut
dire d’autre à ce sujet.




Difficile de parler de ce à quoi l’on croit, pendant
qu’on y croit. La ferveur réduit la pensée à de la sténographie et
tout ce qu’on obtient, c’est une icône. Donne une arme à un homme
et tu auras un guerrier. Mets-le en selle sur un cheval
et tu auras un héros. L’arme est un outil. Le cheval est une métaphore.
Raphaël l’a peint deux fois – un cheval blanc cabré vers l’est
contre les verts, un cheval blanc cabré vers l’ouest contre les
jaunes. La jeune fille s’enfuit ou prie, ça dépend. Un dragon
élémentaire, du genre de ceux qu’on attend de la Renaissance.
Evidence du mal et non preuve. Il y a un tableau complémentaire,
d'ailleurs : Saint Michel. Peins des anges, c’est plus facile :
pas besoin de chevaux. Michel se tient sur la gorge
de Satan, en vainqueur, tandis que tout ce qui est brun devient rouge.
Toutes ces choses ont eu lieu. Prétendument. Quand tu peins
quelque chose du mal,  l’invoques-tu ou lui enlèves-tu ses pouvoirs ?
Cela n’a rien à voir avec la foi mais c’est toujours une bonne
question. Raphaël essayait de dire quelque chose
de la spiritualité. Ce pourrait être une définition de la peinture.
La majeure partie de la spiritualité est faite de vénération. Il y a d’autres 
parties. Certains aiment entendre le son de leur propre
voix. Si tu ne crois pas au monde, il serait 
idiot de le peindre. Si tu ne crois pas en Dieu, à qui
es-tu en train de parler ?




Recherché pour meurtre, sa tête mise à prix, Caravage
fait ce qu’il a l’habitude de faire – il tente de peindre
sa manière à lui de s’en sortir. Ce mauvais garçon – dont l’humeur 
maussade devint l'identité du Baroque, ce voyou dont l’âme
était aussi grande que Rome et pleine d’enclumes – peint son propre
visage sur la tête coupée de Goliath et fait offrande de lui-même
comme scélérat, capturé, afin d’échapper aux marteaux de la loi.
Allégorie, oui. Une vérité, aussi. Mais la vérité ne compte pas
pour la loi, seulement ses preuves. Il prit les dieux et en fit
des humains. Son Bacchus, un soulard épuisé. Un animal,
c’est plus probable, dormant dans le bain de sa propre maladie.
Il a élevé le niveau de la nature morte, tiré des sujets d’objets,
changé la nature en drame – efflorescence dans les raisins,
efflorescence sur les garçons, le feuillage est aussi important
que le nu. Lumière exagérée, pur théâtre. Evidence 
d’un esprit dont il se réjouit. Chassé de Rome, il demande
son retour. Ils veulent sa tête, qu’il est prêt à
leur donner. Il peint David en culotte jaune tandis que
le neveu du pape organise sa rémission. Juillet 1610 –
Caravage roule ses toiles et prend le départ 
de Naples, naviguant vers le nord. Ils s’arrêtent pour les provisions.
Personne n’a entendu parler de rémission. Prison. Il achète sa sortie,
mais le bateau et ses toiles feront le voyage sans 
lui. Il suit. Malaria. Il meurt trois jours avant
que n’arrive son pardon et trois jours après le quatrième
anniversaire de Rembrandt. La toile de sa tête arrive à Rome
des semaines plus tard. Toute toile descend le courant, dans l’avenir.



René Magritte, La clairvoyance, 1936

Odin possédait des corbeaux. Zeus était un cygne. Magritte vit un œuf
et peint un oiseau. L’héroïsme, pour une part, c’est d'être capable
de voir l’avenir tout en restant là où on est. Si tu ne crois
pas en Dieu ou au Destin, il te faut croire encore à la narration.
Je t’attends, je suis là, dans la gare, dit
la gare. La philosophie est pensée. La prophétie est pensée
pieuse. Il est facile de trouver l’évidence de l’avenir mais
plus dur de faire qu’on croie en toi. C’est évident,
seulement si tu as essayé. Odin avait des procurateurs. Zeus, des déguisements.
Magritte vit l’arrière de sa tête dans un miroir. Sagesse
rétrospective, non, pas vraiment. Un compte-rendu. Il affirmait
qu’une image était fourbe. Il avait raison mais
il se peut qu’il n’en ait pas compris la directivité. Ses toiles,
bien que mystérieuses, ne cachent rien. Un monde possible
assorti de son incompréhensibilité. Une déformation décidée.
Rêvant au service de. Vraie au sens de la menuiserie.


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"Quatre preuves" est extrait de War of the foxes, Copper Canyon Press, 4e édition, 2015.




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