dimanche 3 mai 2020

Dorothea Lasky / Habitus (La poésie n'est pas un projet, 1/4)


        Une fois j’ai entendu un érudit employer le terme de « projet » pour présenter un autre poète lors d’une lecture. Il n’en finissait pas : «  Son projet fait écho au projet d’Emily Dickinson (blablabla) ». La comparaison semblait juste. Mais je n’étais pas certaine que la poète en question eût un « projet » à proprement parler. De nos jours, les critiques de poésie et les érudits font parfois référence à un corpus entier du travail d’un poète comme à un « projet », mais je ne pense pas que les poèmes fonctionnent comme ça. Je pense que les poèmes viennent de la terre et travaillent à travers l’esprit à partir du sol. Je pense que les poèmes sont des choses vivantes qui poussent de la terre jusqu'au cerveau, plutôt que des choses qui sont plantées dans la terre par le cerveau. Je pense qu’un poète a l’intuition d’un poème et que le scientifique mène un « projet ». Je ne sais pas. Ça sonne faut, pareil. Les poètes et les scientifiques se ressemblent sur beaucoup de points. Je ne devrais pas autant les différencier. Je pense qu’il y a une distinction, en fait. Et la distinction, à mon sens, compte, dans la manière dont nous pensons la poésie au 21esiècle. Parce que je souhaite que ce nouveau siècle soit plein de gens qui écrivent de la poésie, pas plein de poètes qui mènent des projets et ne font rien de plus.  

         Il y a à coup sûr des gens qui seront contrariés par le côté superficiel de cette idée, présentée comme ça. « Mais bon sang, j’ai un projet ! » diront-ils, plein d’assurance. Et d’autres certifieront : «  Oh, et puis l’origine du terme projet dans le contexte de la poésie remonte au moins au temps où DADA… » (bâillements).

         Parole, je ne suis pas en train d’insulter ce que tel ou tel poète fait pour fabriquer des poèmes. J’essaie de dire que, plus probablement, ce que font la plupart des poètes ne relève pas d’un projet mais d’une action intuitive.

Peut-être devrais-je m'arrêter et tout laisser en plan. Peut-être que, de nos jours, un poète qui veut faire sa vie en tant que poète a besoin d’avoir un projet pour survivre et qu’il m’appartient de le considérer en tant que tel. Mais peu importe que ce soit le cas (et je ne dis pas que ça n’a aucune valeur) ; je ne pense pas qu’Emily Dickinson se cassait la nénette sur un projet. Le mot ne fait que rapetisser le corpus immense du travail qu’elle nous a laissé. 

J’ai trouvé. Le terme projet vient du monde de l’art visuel. D’autres mondes également : science, affaires, éducation. Mais plus spécifiquement du monde de l’art visuel. Et s’il est une chose que les poètes veulent devenir aujourd’hui, c’est artiste visuel. Pourquoi ? Parce que les artistes visuels ont tout le pognon. Avoir un projet (et le définir), est toujours un sacré bon moyen. Un poète avec un projet a tout planifié avant même que de s’y mettre. Un poète avec un projet défini passe pour quelqu’un d’avisé, bien plus que les poètes qui n’ont rien défini du tout. Mais cette manière de penser résonne à mes oreilles comme des foutaises auxquelles personne n’accorderait de crédit. Je pense que si tu es vraiment un poète, tu ne peux pas considérer que la poésie fonctionne comme ça.  

Quand j’ai parlé « d’intuition » tout à l'heure – comme quoi les poètes intuitionneraient des poèmes – j’entendais vraiment que le fait de créer quelque chose, genre un poème, signifie que le monde extérieur et le monde intérieur d’une artiste carburent ensemble au mélange et au brouillard.  Mais il y a quelque chose de tellement humain, de tellement instinctif dans ce fonctionnement, qu’il serait dur d’en avoir assez conscience pour le définir. 

Définir tes intuitions c’est bien pour certaines choses, mais pas pour la poésie. Les projets ne sont pas bons pour la poésie. Je soutiendrais volontiers qu’un poète avec un « projet » dont il peut discuter en toute lucidité est un poète assez fastidieux, au mieux. Ou, qu’un poète avec un « projet » n’est pas du tout un poète. Ou juste un bébé-poète, pas un grand poète. Un poète qui dit avoir un projet ne sent pas ce que signifie l’idée d’habitus, pas plus qu’il ne sent qu’elle recoupe l’action de créer. Ce qui veut dire que lorsqu’une poète interagit avec le champ ou le domaine poétique, elle est tellement consciente d’en représenter l’histoire dans ses mots qu’elle n’a aucun mal à se laisser broyer par cette affaire. Eh ouais. Je pense que le terme projet n’a rien à voir avec la poésie.

Qui plus est, la notion de projet poétique pourrait bien être très toxique pour la poésie. Pas seulement dans le sens où elle serait mauvaise pour les poètes qui vivent et travaillent dans le contexte de la poésie d’aujourd’hui, mais toxique pour les poètes en herbe parmi nous. Et pour les futurs poètes, encore à venir. Le terme « projet », on dirait qu’il laisse entendre qu’un poète peut se tracer un chemin en sachant ce qu’il y fabrique à chaque instant.  Et qu’il demande à un jeune poète de faire comme s’il devait savoir créer à la fois un projet et un poème. C’est déjà assez difficile de fabriquer un poème. S’il est appelé à devenir un grand poète, jamais il ne saura ce qu’était vraiment son projet, quoi qu’il en ait dit, ou quoi qu’il ait pu en imaginer. Ce qui veut dire qu’un poème, en tant que chose, résiste, quand on en parle de façon linéaire, de toute sa non-linéarité. De toute sa vie non-linéaire. De toute sa vie réelle – oh, foutrement, oui. 





À SUIVRE : "Un exemple" (La poésie n'est pas un projet, 2/4)


--


© Dorothea Lasky. Extrait de Poetry Is Not a Project, Ugly Duckling Presse, 2010.




Aucun commentaire:

Publier un commentaire