mercredi 27 mai 2020

Dorothea Lasky / Un exemple (La poésie n'est pas un projet, 2/4)



En lisant ceci, vous êtes tout de suite en train de chercher un exemple qui illustre la différence entre quelqu’un qui mène un projet et quelqu’un qui écrit de la poésie. C’est légitime de vouloir un exemple. La différence réside principalement dans ce qu’on obtient en écrivant. Une idée faite action ou faite objet, dans ce que ça peut contenir de vie. Je vous ai donné précédemment l’exemple de quelqu’un qui a écrit des poèmes –  Emily Dickinson. Bien sûr, on pourrait défendre l’idée qu’elle a fabriqué ses poèmes de la même manière qu’on construit un projet. Ce n’est pas vraiment la question. De savoir si sa façon d’écrire des poèmes ressemblait à la façon dont certains conduisent un projet aujourd’hui n'a aucun intérêt. Il y a lieu d'être attentif à la manière dont nous parlons de son travail. Attentif à la valeur que nous donnons à cette parole (versus le résultat). Attentif au fait qu’être capable de parler de ton propre processus de travail en tant que poète peut parfois en nourrir la médiocrité – à être aussi distancié. Parfois, lorsque j’entends un poète parler de ses soi-disant projets, je le vois voler bien haut au-dessus de ses poèmes. Alors qu’écrire un poème c’est être un fabricant. Et qu’être un fabricant c’est être dans la gadoue de la fabrication, et rarement voler si haut au-dessus de la gadoue.

Mais peut-être qu’un exemple concret, ce serait bien.

Un jour, il y a de ça des années, je marchais dans la rue, toute à mes affaires, pensant à mon avenir, tout ça. Tournant à l’angle, je tombai sur une de mes connaissances, qui se trouvait être un poète. Cette connaissance me demanda ce que je faisais et je crois lui avoir répondu : « Pas grand-chose ». Je lui retournai la question et il me répondit qu’il travaillait sur un projet qui consistait à se rendre au musée d’art local tous les jours pendant un mois pour y écrire un poème à propos d’une œuvre d’art différente à chaque fois. Je lui dis que je trouvais ça bien, parce que je le pensais. J’aime bien quand les gens écrivent des poèmes à propos de l’art. J’aime l’idée que la poésie soit vivante dans les musées.

Des mois après notre rencontre, j'allai voir ma connaissance qui donnait une lecture de poésie. Il lisait ce projet de musée et ça m’intéressait d’entendre ses poèmes, surtout parce que je connaissais le musée dans lequel il avait écrit, et que j’aimais beaucoup ce qu’on y présentait. Avant d’en commencer la lecture, il lut un essai qu’il avait écrit à propos de son projet. Logique intéressante. Ensuite, il lut ses poèmes. Après la lecture, les gens lui parlèrent de son projet, et en général, la plupart aimait l’idée qu’il y avait derrière – c’était aussi mon cas. Personne ne lui parla de ses poèmes. Ses poèmes n’étaient pas importants pour son projet. Son projet était important pour son projet. Tout ce qui comptait, c’était l’idée.

Bon, en utilisant cet exemple, je fais un petit peu la grimace quand même. Ma connaissance est une belle personne, dont les efforts sont louables. C’est un peu méchant d’avoir sélectionné un tel désastre. Dans un monde où la poésie elle-même est calomniée, c’était bon de penser qu’il se souciait d’écrire de la poésie. Mon exemple me pose souci, à moi aussi, parce que je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un grand nombre de mes idoles en poésie pourrait conduire le même projet. Par exemple, j’ai une dette envers Bernadette Mayer dont j’adore les expériences d’écriture, avec les expériences et les exercices des poètes Language et du surréalisme français, et les formes magnifiques de la Flarf. Le problème que je soulève, je crois, quand je dis que la poésie n’est pas un projet, c’est qu’une bonne partie de mes idoles de poésie utilisaient les projets comme des forces génératives dans leurs poèmes. Mais les poèmes étaient plus importants que l’entreprise totale. Si un projet ne te conduit pas au poème réel, c'est que tu peux t'en dispenser : il ne génère rien. Le problème que je soulève dans ce pamphlet est le suivant : un projet construit ne garantit en rien que tu as écrit un poème. Tu peux organiser une fête, mais il faut encore que les gens viennent pour qu’il y ait vraiment la fête. En d’autres termes, tout ce que tu as réussi à créer c’est la décoration d’une pièce vide. Fait péter la sono aussi fort que tu peux, si tu ne trouves personne pour danser, il n’y aura pas de danse.   



À SUIVRE : "Ce qui n'est vraiment pas intention, mais vie" (La poésie n'est pas un projet, 3/4)


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© Dorothea Lasky, extrait de Poetry is Not a Project, Ugly Duckling Presse, 2010



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