mardi 30 juin 2020

Dorothea Lasky / Ce qui n'est vraiment pas intention, mais vie (La poésie n'est pas un projet, 3/4)


La poésie réelle est une fête, une fête sauvage, une fête où rien n'est orchestré. Une fête d’où tu pourrais ne jamais revenir. La poésie a tout à voir avec le fait de vivre au royaume de l’incertitude.  Pour le grand poème, il n’y a pas de début avéré, de milieu, de fin au drame humain qui l’a suscité, le propulse, et le conduira jusqu'au bout. Ce qui distingue un grand poète d’un moins grand, c’est sa capacité à exister dans un espace fait d’hypothèses, où le grand monde extérieur (je veux dire tout et n’importe quoi) s’incorpore au monde de l’intensité intérieure de l’individu. Dès lors, les enjeux du soi font un avec les enjeux universels. Dans un poème, le poète fait de cette grande histoire d’amour entre le soi et l’universel quelque chose de beau. Et comme dans toutes les histoires d’amour, l’attention linéaire (un plan) n’a rien à faire.  C’est un instinct humain qui consiste à créer à la fois à partir de soi et à partir du monde. Et nos instincts humains  ne sont jamais linéaires (par bonheur)

Question qui pourrait logiquement en découler : si les poèmes ne sont pas des projets, alors que sont-ils ? À la vérité, je ne sais vraiment pas comment le dire de manière à ce que ça fasse sens dans un paragraphe. Je ne peux vraiment le dire que dans un poème. Les poèmes ont une logique métaphorique. Lorsque les gens parlent de poésie en termes de projet, ils laissent entendre que la route à travers le poème consiste en un seul axe. Alors que la route à travers le poème consiste en une série d’axes, comme une constellation, où tout est interconnecté. Les poèmes ont lieu dans le domaine du possible, là où se combinent soi et universel*, là où existe de la vie. Prendre un axe qui ressemble plus à une constellation qu’à une route, je ne prétendrais pas que c’est facile, et je ne dirais pas qu’estomper le soi dans l’universel n’égratigne pas son poète un petit peu, dans le processus. Le terrain d’un poème ne figure pas sur la carte (j’inclus la forme des arbres le long de la route-constellation). Un grand poète sait ne jamais s’attendre au soleil ou à la pluie ou au vent dans le processus de fabrication d’un poème. Dans un grand poème, tout peut venir au premier plan d’un seul coup. C’est bien mieux que s’il n’y avait rien du tout. 

Un processus aussi brutal, une virée à travers des contrées aussi étranges donne raison aux gens qui veulent trouver une réponse facile à la question de savoir ce que sont les poèmes. Bien sûr, il n’y a pas de réponse facile. Et je lis des poèmes afin qu’ils m’expliquent ce que sont réellement les poèmes – eux-mêmes en tant que poèmes et donc pas linéaires.

La poésie n’est pas le projet d’un poète – c’est la vie propre du poète. C’est le poème et le poète ensemble qui créent ce qui permettrait qu’on parle d’intention dans un poème. Alors que ce qui s’y trouve réellement n’est pas l’intention, mais la vie.


* Ce que j’entends par là, c’est que le soi d’un poète est entièrement subsumé (note : c’est plus mangé) par l’universel lorsqu’il ou elle fabrique un poème. C’est très proche du terme habitus que j’ai utilisé précédemment, et cela concerne intimement les enjeux fondamentaux du langage. Voir Mind in society, de Vygotski (1978), pour approfondir.



À SUIVRE : "Comment nous écrivons et en vue de quoi" (La poésie n'est pas un projet, 4/4)



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© Dorothea Lasky, extrait de Poetry is Not a Project, Ugly Duckling Presse, 2010







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