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vendredi 7 juillet 2023

George Drew / L'anecdote du rat



Une nuit j’ai vu un rat. Le plus gros rat que j’aie jamais vu.
Il s’éclipsa, en longeant le caniveau, et il traversa la route où je me trouvais.
J’étais assis sous le porche. Au crépuscule. La lumière s’estompait
        [ comme une vieille ampoule.
Mais le noir n’était pas vraiment le noir. Pas encore.

                                    Je n’ai pas bougé. Pas le moindre petit muscle.
Pas un clignement des yeux. Mais le rat m’a vu. Il s’est arrêté. Ses moustaches on eu un petit sursaut, comme pour dire je t’ai vu, je t’ai vu… Il m’a fixé. Je l’ai fixé.
Pendant un bon moment nous nous sommes fixés. J’ai pensé qu’il allait traverser la route.
Que ça viendrait de moi. Mais non. Il a juste fait demi-tour. Il a continué son chemin
le long du caniveau. Pour rejoindre la route. Pour disparaître de ma vue.

                                    Je n’ai jamais revu
ce rat. Pas une seule fois en quarante ans. Mais il est toujours là. De l’autre côté
de cette route. De n’importe quelle route. Il est toujours là. Pas le rat réel,
le rat physique, mais son ombre. L’ombre du rat. Elle s’allonge avec les années,
et les années s’accumulent. Et l’ombre du rat fait le même poids. Bientôt,
bien assez tôt, il sera là. Le rat. Le rat réel et physique. Plus gros que jamais.
Massif. Oui, il sera là. Il avancera. Il viendra de l’autre côté de la route.
Il atteindra le porche. Où je me trouve assis. Il viendra. Le rat. Son ombre
assombrira le noir. Le rat. Cette fois, il ne disparaîtra pas.

 

 

Poème paru dans Pedestal Magazine #92. 



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