jeudi 3 mai 2012

Eileen R. Tabios / L'histoire érotique de l'art : une séance avec William Carlos Williams























Eileen R. Tabios.




"L'adjectif vénérien dérive de Vénus !... J'étais stupéfait" - Dr. William Carlos Williams



Peut-être que c'est  la mystérieuse
chinoise, "véritable punaise de lit", qui

a inoculé la syphilis à Van Gogh
à Anvers. Après que le peintre s'est coupé

l'oreille, un psychologue réfléchit sur la façon
qu'a le mot allemand pour oreille - lel -

de sonner comme le mot en allemand argotique pour pénis -
lul. Quand la mémoire est dominée

par la peur, avez-vous remarqué que ce n'est pas
peur mais Terreur ? Comment percevoir le changement

des étoiles sans les sentir s'évanouir ou tomber ?
Le psychologue poursuivit sa théorie, quoique

sans succès, comme beaucoup d'entre nous, pour briser un modèle de spéculation.
Van Gogh donna son oreille à une prostituée parce que

son lit défait puait encore la dernière visite de Gauguin.
Avez-vous remarqué combien les sentiments sans réponses

sont souvent masochistes ? Je reconnais être soulagée en découvrant
que la figure du désir est le carburant de ma poésie.

"Lucy, un amour non partagé c'est encore une forme de vie ?"
Après ses filles polynésiennes syphilitiques aux longs cheveux

qui devaient encore donner naissance aux souvenirs
de la distraction d'un homme sur leurs seins,

Gauguin finit ses jours en dénonçant "l'oppression
coloniale" - quelles formes de réalités

se manifestent sous le concept d'Ironie ? Avez-vous
remarqué le nombre de questions auxquelles on peut répondre

par un seul mot : Tout ? Michel-Ange
possédait un incroyable talent de dessinateur

sauf pour les seins. Cette faille semble inexplicable
pour un sculpteur qu'allaita une nourrice

à la fois fille et femme de maçons de la pierre.
Avez-vous remarqué la façon apparemment aléatoire

qu'a un certain poids de correspondre à une certaine matière -
que signifie Michel-Ange

passant des heures sur le dos à peindre la Chapelle
Sixtine pour le pape syphilitique Julius II ?

Est-ce que l'importance de la chose réside dans la forme
de la question ? Devrais-je reformuler la question comme suit :

que signifie Michel-Ange passant
des heures sur le dos à servir un chrétien syphilitique ?

Comment sentir l'expansion de la Voie Lactée parce que simplement,
sur mes hanches, une fois, tu as posé ta main ? Maintenant,

je souhaiterais interrompre le flux de ce poème parce que rupture, aussi,
a quelque chose à voir avec rapture ; ma digression consiste à révéler ceci : 

des crinières de chevaux plongées dans l'eau de l'abreuvoir d'une basse-cour
se changeront en anguilles qui se tortillent au matin. Oh, (ne riez pas !)

je vous jure que c'est vrai, quoique déclarer
connaître la Vérité soit "une grosse responsabilité".  N'est-ce pas la raison

pour laquelle De Vinci disséquait des criminels qui étaient morts en bandant
pour démontrer que les érections sont causées par le sang

qui s'épanche dans l'organe, et non, selon la croyance commune
à cette époque, parce que le pénis est gonflé par la rétention

du vent ?  Avez-vous remarqué combien les scientifiques doivent
devenir radicaux s'ils veulent atteindre l'extase ?

A mon époque, des femmes ont écrit des tomes
sur l'inopportunité d'hommes qui pensent avec -

vous voyez ce que je veux dire. Le point de vue de De Vinci sur le pénis
part d'un autre angle : les hommes ont tort

de cacher le pénis dont l'intelligence séparée -
qui le fait se dresser ou pas selon sa seule volonté - garantit

l'exhibition du pénis "avec beaucoup de parure".
Comment peut-on on parer un pénis ? (Redéfinir le tape-à-l'oeil

est-il  inévitable ?)  Peut-être qu'on peut le peindre comme une queue de comète -
qui explose de plaisir avant de tomber dans le nid de la gravité ? Non,

la comparaison est trop attendue, penchons-nous sur Cellini
dont l'intérêt pour son héritage comprenait le désir

de faire admettre pour la postérité sa réputation d'amant. Je prends,
pour ainsi dire, Cellini, maintenant, afin d'encourager la contagion

de la compassion, comme pour accorder les inquiétudes de Cellini
avec notre intérêt. Une fois, Cellini offrit une maîtresse

à Bachiacca. Peut-être était-ce vraiment là un acte de générosité.
Mais avez-vous remarqué qu'il n'y a pas de concept platonicien

de la Générosité - comment la générosité est parfois motivée par la simple co-
incidence ?  Cellini aurait-il offert sa maîtresse

à Bachiacca si elle n'était pas percluse de maladies
vénériennes et si les deux peintres n'étaient pas rivaux ? Avez-vous

remarqué comment le concept de maladie laisse
une couture invisible entre les notions de

physique et de psychologique ? Notre bon docteur,
William Carlos Williams, se souvient d'un mot

finlandais appris d'un domestique de la famille :
Hamahakquivergo.
Je relève cette dissonance parce que, c'est vrai,

je me demande si j'ai écrit tous ces mots
jusqu'à présent uniquement pour en arriver au seul mot finlandais

que Dr. William Carlos Williams connaît :
Hamahakquivergo
veut dire Toile d'Araignée.
Ne serait-ce pas terrible d'avoir passé des années à écrire un poème juste

pour découvrir qu'on l'a écrit sur une toile d'araignée ? Je voulais écrire
sur l'écheveau emmêlé des transmissions dans l'acte sexuel. (Je vou-

lais piocher dans le récit amusant et amusé
de Nigel Cawthorne, LA VIE SEXUELLE des GRANDS

 ARTISTES.)
Mais, ne voyons-nous pas tous, désormais, que l'histoire
peut être est une affaire circulaire plus qu'une progression linéaire ?

Toile d'araignée.  Hamahakquivergo. Bon, éclaircissons-nous la gorge
et continuons : j'aime ce que j'ai entendu dire de Titien en tant qu'amant

parce qu'il semblait gentil. N'avons-nous pas tous été des enfants une fois ?
Pourquoi la Gentillesse est-elle une vertu sous-évaluée ?  Le sage

Titien ne faisait pas de discrimination entre ses filles,
en donnant à l'illégitime Emilia la même dot

de 700 ducats qu'il donna à sa fille légitime Lavinia.
Encore, j'admire Titien surtout pour la manière qu'il eut de peindre tous

ses nus avec les yeux ouverts. Avez-vous déjà fait l'amour
les yeux cachés par un bandeau ? Derrière le bandeau,

"le désir suspend le temps". Croyez-moi : essayez. Avez-vous déjà baisé
avec quelqu'un les yeux bandés ? Je m'exprime ainsi à dessein -

lorsqu'une moitié du couple a les yeux bandés, l'un est l'amant
quand l'autre est un cadre, une page, de la fumée… N'avez-vous jamais

remarqué : quand le sujet d'un portrait regarde en arrière
l'objet d'art est dématérialisé - la peinture

transcende la surface des coups de pinceaux, le bord du tableau ?
Vraiment, j'aime Titien et ce qu'il nous apprend du féminisme

(et même du post-modernisme du 20e siècle.) Mais je ne suis pas sûre
d'aimer le père de William Carlos Williams. Peu après la mort

de son père,  il rêva qu'il sortait d'un immeuble.
"Papa ! Alors tu n'es pas mort !" Dr. Williams pleura. Son père

leva seulement les yeux (jeta un œil ?) des lettres d'affaire qu'il serrait
dans la main pour commenter sévèrement : "Tu sais, toute cette poésie

que tu écris… Eh bien, c'est mauvais." Après ça, Dr. Williams
dit qu'il ne rêva plus jamais de son père. Comment comprendre

avec tendresse, ainsi que l'a suggéré une fois Jose Garcia Villa ?
comment voir sans l'ombre produite quand on enlève sa main

des yeux qu'on vient de frotter ? Quelle est la différence entre
un poète, mari heureux - genre "je" me tiens désormais devant toi -,

qui écrit sur l'adultère et un Rembrandt incapable
de peindre sa seconde femme en courtisane  ? (Est-ce un échec ?)

Avez-vous remarqué combien il est difficile d'être lyrique
quand quelqu'un sort une blague ? J'ai essayé,

vous voyez, d'insérer des moments de résonance dans ce poème
et constate à quel point les mots sont fébriles face

aux événements paillards que je dois évoquer, à parler de sexe :
est-il possible pour les mots "baiser" et "pénis"

de produire la suspension du haïku préféré de Li-Young Lee :


Quelle lune :
Le voleur s'arrête dans la nuit
pour chanter


Qu'est-ce que ça raconte de moi le fait que lorsque j'écris dans le monde
à travers ce haïku,  je relève surtout que ses trois lignes rompent

la forme bi-linéaire du couplet ? Avez-vous remarqué
la façon dont nous devenons nos pires ennemis parfois ?

Cette fois, je reviens sur le sujet du "sexe" sans la moindre
résignation désespérante, qui voudrait que j'aie perdu tant de mots

sans avoir pu en appeler à une seule idée "significative". Je ressens
mon échec, à créer le Poème contre des lignes qui gravent

leurs conséquences à même mon front plissé quoique  accueillant.  Bon, que
ferons-nous de Goya qui a peint la Maja nue à une époque

où les nus étaient interdits par l'Inquisition ?
Pour consolation, je suis contente de sentir une certaine

force d'âme me monter à émettre l'hypothèse que Goya manifestait du courage
politique  : des seins "significatifs" et une moisson pleine de vie

de poils pubiens ! De grâce, partagez ma joie à propos d'artistes qui deviennent
politiques à travers la question de la forme contre le fond ! Mais comment vivre

avec d'autres formes de connaissance ? Comme votre existence
à l'intérieur d'une ville où je mesure chaque rue - chaque

bloc individuel de pierre, chaque parcelle de ciment, chaque mètre
de goudron - par leur chance de recevoir vos pas de lumière

à quelques mètres d'où je me tiens comme une statue de sel
figée dans un désir plein de solitude ? ça fait longtemps que

je ne suis pas rentrée dans une église. Ça fait longtemps que
je n'ai pas ressenti cette impression de "marcher sur un nuage" -

une phrase que William Carlos Williams définit comme le "calme"
qui l'envahit en écoutant le pasteur donner

la bénédiction : "Et que la paix de Dieu qui dépasse tout
entendement soit et demeure en vous maintenant et

pour toujours. Amen. " Inévitablement, j'en arrive
à Rodin. Bien sûr, Le Penseur pensait

au sexe. Une comtesse qui posait pour Rodin revendiqua
son horreur à la vue de ses dessins d'une femme  "si peu honteuse

de prendre du plaisir mélancolique sous ses yeux."
Me surprend que la comtesse n'ait pas appris à appeler

un chat un "chat", en appelant la masturbation "masturbation".
Après tout, c'est cette même femme  qui trouva

"tout à fait naturel" que Rodin tombe
à ses genoux, la prenne par les pieds et lui écarte les cuisses.

Est-ce qu'un chat est un "chat" ?  Est-ce que les choses ne deviennent que
le nom qu'on leur donne ? Je ne comprends pas plus pourquoi

Delacroix est considéré comme aussi bon diariste
qu'il est bon peintre. Une fois, il décrivit l'affaire sexuelle

comme le "risque d'attraper la syphilis". J'aurais préféré
lire les explications de Delacroix au sujet de sa décision d'exposer -

avait-elle de beaux yeux, ou une "bonne bouche" ?
Ou dois-je me réprimander pour cette conclusion prématurée :

je ne l'ai pas lu directement dans  le journal de Delacroix,  mais dans Caw-
thorne citant son journal. Je devrais me renseigner plutôt que

prendre la reproduction pour l'original. Avez-vous
remarqué qu'il est difficile de garder sa lucidité, comme si

la disposition naturelle était de se cacher la connaissance
à soi-même ? Pourquoi la connaissance devrait-elle faire mal

au lieu de s'offrir d'elle-même ainsi qu'une peinture de Jackson Pollock
qui s'égoutte, ou le ciel nocturne où les modifications, les ruptures

les changements de direction et, toujours, l'émeute de la sensation
concourent à la beauté de l'harmonie ? Comment savoir que le velours de sarcelle

sur du goudron rose est une peinture, et non le rêve où une fois
j'ai vu du velours blanc sur du goudron noir ? Comment savoir éviter

les fenêtres d'un auvent parce que, une fois, j'ai rêvé que je possédais
la blancheur suprême des ailes ?  [insérer une césure] Devrais-je me lever

de ma chaise de travail pour faire bouillir un œuf afin de revenir
au poème avec "l'esprit neuf" que Dr. Williams recommande

pour la création du Poème (j'ai d'abord écrit "Pow-ème") ? Est-ce Rimbaud
qui a dit que les ours dansaient mais que ce que nous voulions

faire, c'était  émouvoir les étoiles jusqu'à la pitié ? Toujours, Rimbaud
a eu le dessus sur moi - j'ai juste changé une chose (consciente de l'anticlimax)

et cette chose c'est mon ventre face au gâteau au chocolat, dont le chant
de sirène depuis le réfrigérateur est en train de noyer ma Muse, même si

c'est Eros. Bon, ne faites pas la grimace - le gâteau était un sujet suffisamment bon
pour Wayne Thiebaud.  [Insérer une pause] En fait  :  je ne connais rien

de la vie sexuelle de Thiebaud. Mais à propos de Renoir je peux dire
qu'il adorait les filles des Halles qui laissent

leur poitrine chanter soprano par-dessus leur corsage.
Je peux dire que Cézanne  peignait des natures mortes à cause

de sa peur des femmes nues face à qui,
déclarait-il,  "nous devons être sur nos gardes"!

Ou que cette maîtresse de Seurat porta un enfant de lui
inconnu même de ses plus proches amis

jusqu'après sa mort. Je partage fièrement son nom
avec vous : Madeleine Knobloch. Car j'aimerais être

la maîtresse secrète d'un poète, mais ne le dites pas
à mon mari parce que mon mari bien-aimé

n'est pas poète. Ceci élude la question de savoir si
une femme peut être la maîtresse secrète de son mari -

je voudrais parvenir à cette solution mais mon cerveau en accordéon
hurle de tous ses poumons métaphoriques : ARRETE

CE POEME MAINTENANT ! Chose perverse que je suis -
sans quoi je ne serais pas poétesse ?- je poursuis :

Beaucoup d'hommes  m'en ont parlé mais seul Degas
m'a montré la joie immense qu'il y a à entrevoir

une belle femme prendre son bain
à travers l'embrasure d'une porte. Avez-vous remarqué la rapidité avec laquelle

un coup d'œil oblique transforme son sujet de la façon qu'un regard attentif
n'aurait pas permis ? Est-ce qu'il y a un spectre

à voir comme il en existe pour la lumière ? La position
du pourpre resterait-elle au bord de la vision ?

Je veux voir comme William Carlos Williams voyait
lorsqu'il sentait un jardin sombre, longtemps négligé, à regarder

les pierres qui s'effritent dans un mur imposant. C'est le même
homme à qui il arriva de tomber amoureux du cadavre

d'une jeune noire - une "somptueuse métisse", selon
son mot - allongée et attachée sur la table de dissection.

Je lève la tête maintenant pour vous demander : ai-je déjà mentionné
Ezra Pound ? Parce que je ne suis pas encore une poétesse assez modeste,

vous voyez,  pour écrire un si long, long poème sans
mentionner Pound. Je dirai à propos de Pound :

il avait l'habitude de faire souffrir le docteur en lui demandant d'écouter
ses poèmes. Dr. Williams rapporte que la voix de Pound

s'estompait dans les lignes finales de sa parole
jusqu'à ce que le bon docteur explose : " à moins

que je puisse entendre les lignes, comment pouvez-vous attendre de moi
un avis à leur sujet. Que croyez-vous

que je suis, un apteryx ?"  Apteryx - super pour le Scrabble,
vous ne trouvez pas ? ça s'épelle A-P-T-E-R-Y-X. Est-ce que

quelqu'un ici sait ce que ça veut dire ? je vais vous le dire -
je l'ai trouvé dans l' AMERICAN HERITAGE

DICTIONARY
qui le définit comme  "Le kiwi". Bon,
nul doute,  ça nous éclaire. Quoi qu'il en soit, ça marche à tous les coups

n'est-ce pas ? - ce gadget ingénieux qui consiste à insérer une question
à l'intérieur du poème qui, si je devais le lire à voix haute

en public, me permettrait d'établir un sentiment
d'intimité  qui est impossible  sans que je lise

et sans que vous m'écoutiez ? Nous sentons-nous proches déjà ?
Alors, on retourne au sexe ?

Le manipulateur de femmes Gainsborough se maria avec une fille du Duc
pour son argent, non pour sa beauté. Plus tard, sa plus jeune

fille Margaret allait mourir à l'âge de dix-neuf ans
d'une syphilis héritée  de son père qui parfois

signait la fin de ses lettres : "à toi, jusqu'au cou".
Où est-il écrit que la transcendance doit être

difficile ? Comment se comporter en ange quand le viol,
ainsi que le savait Lucifer, arrive durant la chute ? Apaisez-moi

imploré-je avec William Carlos Williams. Le bon docteur
répond par ce récit : une fois, Ezra Pound joua

du piano, convoquant librement tout le monde  - Liszt, Chopin,
qui vous voulez. Mais, se rappelle le bon docteur,

" Il en résulta tout sauf de la musique." Pourquoi  les émotions
extrêmes devraient-elles avoir des limites ? Avez-vous remarqué

la dose de pathos dans cette contrainte ? Quand je tiens compte
du pathos, je pense aussi à John Ruskin qui découvrit

le soir de sa nuit de noces que, contrairement aux statues de marbre,
les femmes ont des poils pubiens. Découvrant cela, il ne put

être à la hauteur de la situation. Eric Gill, lui,
considérait que les poils pubiens étaient une affaire de recherche

philosophique - néanmoins, c'est de la guimauve, comparé
à la fascination que Gill portait pour les organes sexuels des animaux,

scrutant au microscope  la différence entre
le sperme d'un boeuf et le sien  propre. Gill étendit le champ

de la définition de "voyeurisme" autant que la question de la taille
soulevée parfois à propos du pénis - et il m'apparaît encore une fois

combien il est difficile d'éviter  ce mot, "pénis", qui est
malheureux puisqu'il résonne avec flacherie

autant qu'avec "Ezra Pound" ou "anus". Lorsque je veux m'élever au-dessus
de la surface des mots, je ne pense pas à "Ezra Pound",

"pénis," ou "anus". Je pense à azur, kimono, abricot,
adobe, Angkor Wat, magenta, enclume, papillon d'argent…

Comment avoir le goût du poivre noir qui explose dans la bouche
quand le déjeuner d'aujourd'hui c'est un sandwich de purée

étalée entre deux tranches de pain blanc ?
J'ai le goût du poivre quand je regarde les images  de putains

de Toulouse-Lautrec seulement vêtues de longs bas noirs.
Ma bouche explose quand je m'arrête à cette mini définition du paradis

selon le peintre : un monde "d'odeurs féminines
et de terminaisons nerveuses". J'ai rêvé que Toulouse-

Lautrec mourait dans mes bras, empestant l'alcool
qu'il buvait pour oublier qu'il était un "martyr(isé) de la Grosse S" -

Une fois même, Degas fit l'observation que les tableaux de Toulouse-Lautrec
puaient la syphilis. Une fois, William Carlos Williams déshabilla

la grosse masse d'un homme sale des pieds à la tête qui était tombé de vingt
pieds alors qu'il acheminait des pierres dans une brouette rouge. Les infirmières

poussèrent des cris quand elles arrachèrent ses vêtements pleins de sang
pour découvrir une chemise de femme, en soie, avec des petits rubans

au niveau des seins, que son torse et ses jambes étaient rasés,
qu'il portait une culotte de soie et des bas de soie. Qu'est-ce qui

détermine la façon dont nous définissons nos secrets ? comment recevoir
et garder les secrets sans être corrodé

par la conséquence des conspirations ?  Toujours, toujours :
comment discerner avec compassion ? Maintenant, il n'y a pas de

manière douce  pour transiter vers le moment où Picasso
entre dans le poème, nan, pénètre ce poème

avec la délicatesse d'un jeune taureau encorné. Il paraît que
Picasso offrit sa virginité à une jeune fille  qui servait

du vin dans un bar au-dessous de son studio à Barcelone.  Le rire
est un grand aphrodisiaque et elle l'a fait rire.

Picasso la retourna contre une barrique, et, selon
ses mots,  "fit de lui-même un homme." Plus tard, Picasso

ajouterait, sur le détail qu'elle était menue et rousse,
qu'il avait eu l'impression de "baiser avec son père." Les possibles

implications de cette déclaration sont aussi évidentes
que les tentacules d'une pieuvre qui entre dans l'un de

ses Nus bleus. Dans sa "Période Bleue", la plupart des nus de Picasso
représentent des femmes aux jambes écartées. Ça veut dire quoi,

que Picasso peignait en bleu parce que
la syphilis l'obligeait à l'abstinence sexuelle ? Qui

pense : l'homme ou l'organe vibratile, on ne doit pas
cesser de les stimuler ni de les enflammer alors qu'ils s'enfoncent

dans une maladie vénérienne ? Qu'est-ce que Picasso a propagé exactement
en Modigliani, qui croyait avoir fait l'amour aux premières amours

de Picasso, imbu qu'il était d'avoir un peu du
génie catalan ? Bien sûr, j'admire  la capacité admirable

qu'on les nus de Modigliani de frapper le spectateur
par la description de femmes sexuellement assouvies. Mais, j'avoue,

je suis plus sensible aux circonstances de la naissance de leur auteur -
Modigliani est né dans un lit à baldaquin avec des calices

dorés ; son père venait juste de faire faillite et une ancienne
 loi romaine empêchait les huissiers de prendre quoi que ce soit

du lit d'une femme qui accouche. Avez-vous remarqué comment
le monde manigance si souvent dans l'exacerbation de certaines

pathologies, comme dans la dépression postnatale ?
comment concocter des médicaments qui soignent au lieu d'échanger

une maladie pour une autre ?  comment vivre la vie
ouvert à son trésor d'expériences sans avoir

besoin des mensonges ? Un jour, j'aimerais
flâner dans une rue sans voir ses dimensions

à la manière dont Eluard les voyait : comme une blessure qui ne fermera pas.
Apaisez-moi, imploré-je une fois de plus avec William Carlos

Williams, qui répond : "D'accord ! Je vais vous raconter
ma propre aventure sexuelle avec la syphilis ! C'était une baronne

allemande considérée comme la protégée de Duchamp.
Parce qu'elle aimait mes poèmes, elle offrit son

corps de bufflesse  avec le conseil : "Mon bon docteur :
ce qui manque à votre splendeur, c'est que vous contractiez

ma syphilis alors libérez-vous l'esprit au nom d'un Art
sérieux !" d'un petit rire nerveux, je répondis à Dr. Williams : " son (dé)mérite,

nonobstant l'approche, n'est pas sans quelque précédent."
Ma réponse est peut-être le seul moment du poème

où je suis en-dessous de la vérité, et qui vaille d'être relevé, non ?
Avec cette question je me rends compte que je ne suis pas une minimaliste

malgré mon grand désir de n'écrire que du silence pour votre
contemplation. Comment savoir quand un poème est fini

lorsque, peut-être, tout ce que je suis en train de poser par écrit
c'est simplement cette seule et unique question : l'Echelle,

cette affaire commune à la peinture et aux pénis ?
La fixation de Dali sur la propreté des latrines possède-t-elle

une signification suffisante à inclure ? Oh, je soupire
après l'idée de transcender le mot chéri

de Dali, "anus". Cela doit être plus difficile
que d'écrire ce poème tout en répétant le mot "pénis".

Comment insérer plus de "remèdes" - des mots qui rendent réel
le sublime.  Ciboulette, Jacqueline, frêne, jeune mariée, lang-

ueur, escarpolette, liqueur, Thaï, filtre, absinthe, aile,
rose - rose, rose, rose, rose. Qu'advient-il

du rêveur qui ne sort jamais de son rêve ?
A l'âge de dix-huit ans, Diego Rivera mangea une femme

pour la première fois. Je précise, en appelant
son acte "cannibalisme" et non "cunnilingus".

Rivera découvrit un vendeur de fourrure français qui embellissait
le pelage de ses chats en leur donnant à manger d'autres chats.

Rivera se demanda si cette technique marcherait
sur les humains. Cet acte annonçait-il l'état critique de Frida Kahlo

quand Rivera acheta des cadavres tout chauds à la morgue de la ville ?
L'artiste découvrit qu'il aimait autant les cuisses que les seins,

mais avec un faible, aussi, pour la côte panée et la vinaigrette
de cervelle - pour autant, notait-il en levant  le doigt,

qu'elles étaient extraites de jeunes filles.  Je prends acte
de l'effet de la guerre sur le visage d'un père. Comment, pensé-je fermement,

un parent ne devrait jamais vivre plus longtemps qu'un enfant. Comment
un enfant ne devrait jamais être témoin - jamais être

témoin - d'événements qui supplieraient qu'on les
poétise. Comment m'écouter si je partage le jeu

des pirouettes sur une piste de danse de la Voie Lactée
sans qu'on me prenne pour une folle ou, pire, "juste pour une

poétesse" ?  Tout bas, je vous dis que lorsque je regarde
un peu cette planète que nous partageons, le globe s'aplanit de lui-même

pour faire l'avion afin de maximiser ma vision de sa vie fourmillante,
la gloire du chaos incessant. Si je ne me cache pas les yeux,

je suis récompensée en voyant les grilles intuitives s'ouvrir,
m'autorisant le début d'une chanson : ambre gris, ion, eau-de-vie,

céladon, Guadeloupe, Cherie, polyglotte, prima facie,
cocon, citron vert, rumine, tango, paragraphes passe-partout, sifflement, beaux,

Ganymède, chambouler, soupirant, ventricule, tignasse,
benzène, tamarin, mainate, thermomètre, osier, magnolia :

magnolia, magnolia, magnolia, magnolia…
Nous arrivons à la fin d'une heure grave. Dr. William

Carlos Williams ôte son stéthoscope pour déclarer : "Eileen,
n'importe quel physicien de comptoir sait que personne n'est jamais

guéri." J'imagine que ça signifie que je peux continuer à chanter - Magnolia :
magnolia, vrille, grenadine, opus, maharani, McDowell,

hasard heureux, vrille, réglisse, hécatombe, calice, reflet,
pervenche : pervenche, pervenche, pervenche, pervenche…    


--

Octopus Magazine #14




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire